Trois destins sous influence des « années Merkel »

(AFP)

Le 22 septembre 2021

Quatre mandats et seize années au pouvoir : Angela Merkel a durablement laissé son empreinte sur le cours de la politique allemande et européenne.

L’AFP a rencontré trois citoyens dont le destin personnel s’est retrouvé intimement lié aux décisions de la chancelière.

– Le Syrien et le selfie –

La rencontre fut rapide, « quelques secondes à peine », dans l’agitation fiévreuse d’une journée de septembre 2015 devant un centre d’accueil des réfugiés à Berlin.

Angela Merkel, flanquée de gardes du corps aux aguets, a poursuivi son chemin et Anas Modamani, jeune Syrien fraîchement arrivé en Allemagne, a admiré le selfie qu’il venait de faire avec celle qu’il croit alors être une « actrice connue ».

Dans une Allemagne en ébullition qui accueille alors des cohortes de Syriens, d’Irakiens et d’Afghans avec des pancartes de bienvenue et des ours en peluche, l’image du réfugié de 18 ans et de la chancelière fait le tour du monde.

En quelques heures, le cliché devient le symbole de la généreuse politique migratoire voulue par Angela Merkel.

Celle-ci vient alors de prendre l’une des décisions les plus importantes de ses 16 ans de pouvoir : autoriser les migrants coincés en gare de Budapest à venir en Allemagne.

Ce selfie qu’Anas Modamani conserve toujours six ans plus tard dans la mémoire de son téléphone, a aussi chamboulé à tout jamais son existence, pour le meilleur et pour le pire.

Alors qu’Angela Merkel s’apprête à tirer sa révérence politique, le jeune homme volubile n’hésite pas à dire que la dirigeante lui a « sauvé la vie ».

« Elle m’a permis d’entrer dans ce pays, de m’intégrer (…) Elle est la femme la plus puissante du monde qui m’a donné une nouvelle chance », explique-t-il à l’AFP, dans son petit appartement lumineux de Berlin.

Elle fut la seule dirigeante européenne à se soucier du sort des Syriens fuyant la guerre et le régime Assad, juge-t-il dans un allemand parfait où seul le roulement crémeux des « r » rappelle ses origines. « Les autres pays ne voulaient pas de nous ».

Dans les jours qui suivent la fameuse photo, Anas Modamani est fêté comme un héros dans la communauté syrienne qui compte désormais plus de 700.000 personnes en Allemagne.

« Ce fut un changement à 180°. Je n’étais personne (…) et tout à coup des gens m’ont invité à manger chez eux, d’autres sont venus me rendre visite », se souvient-il.

Mais dans une société chamboulée par cet afflux, l’euphorie cède vite la place à l’inquiétude. L’extrême droite, en pleine ascension, instrumentalise chaque fait divers impliquant des migrants.

Dans le brouhaha des réseaux sociaux, la photo du selfie réapparaît, détournée par la mouvance d’extrême droite. Elle désigne Anas Modamani comme l’un des terroristes des attentats de Bruxelles en mars 2016, du marché de Noël à Berlin quelques mois plus tard.

Un photomontage l’accuse aussi d’avoir immolé un sans-abri dans le métro berlinois.

En 2017, le jeune homme poursuit Facebook devant les tribunaux pour contraindre le groupe américain à effacer ces images frauduleuses. Mais il perd face au géant américain.

Anas Modamani, aujourd’hui âgé de 24 ans, ressent toujours une morsure. « J’ai progressivement changé d’avis concernant la culture d’accueil de l’Allemagne », explique-t-il, se souvenant avoir fait défilé des kilomètres de messages haineux. « Ce fut une période très difficile (…) ».

Malgré ces turpitudes, le jeune homme déploie toute son énergie pour apprendre l’allemand. En 2019, il entre à l’université et finance ses études de communication économique en travaillant deux jours par semaine dans un supermarché.

Le prochain départ de son « héroïne » le préoccupe. « J’ai tout construit ici. Mais personne ne sait comment cela va évoluer », s’inquiète-t-il. « Je redoute que quelqu’un n’arrive (au pouvoir) et dise que les réfugiés doivent rentrer chez eux même s’ils sont bien intégrés ».

Depuis le selfie, il n’a jamais eu aucun contact avec Angela Merkel. Pourtant, il ne bouderait pas son plaisir de boire un café avec « l’actrice connue ». « Maintenant qu’elle va avoir plus de temps », sourit-il.

– Lobbyiste nucléaire au crépuscule de l’atome –

Ingénieur chevronné, Ralf Güldner n’a pas paniqué quand il a appris, en plein séjour à la montagne, qu’un tremblement de terre avait frappé la centrale de Fukushima au Japon.

Confiant dans les protocoles de sécurité prévus dans de pareils cas, « nous sommes allés skier », se rappelle celui qui dirigeait alors la branche nucléaire d’un des principaux fournisseurs allemands d’énergie.

Lorsque lui parvient, à la fin de la journée, l’information sur le tsunami qui a mis hors d’arrêt les générateurs de secours, il comprend que la situation est sérieuse.

« C’est là que j’ai pensé que quelque chose de gros pouvait arriver », raconte-t-il à l’AFP.

Moins d’une semaine plus tard, Angela Merkel annonçait sans préavis que l’Allemagne allait progressivement fermer toutes ses centrales nucléaires, stupéfiant l’Europe et enterrant la technologie à laquelle M. Güldner avait dédié sa vie.

« Fasciné » par l’atome depuis ses études, le jeune ingénieur avait déjà dû affronter la défiance lorsqu’il avait décidé de sa carrière … en plein traumatisme lié à la catastrophe de Tchernobyl, en 1986.

« J’ai toujours été convaincu que ce que nous faisions en Allemagne était responsable, donc je me suis accroché », dit-il, même si « j’en ai bien évidemment débattu plusieurs fois avec ma famille. »

Sa carrière l’a mené jusqu’au directoire de la branche nucléaire de l’énergéticien allemand Eon. En 2010, M. Güldner est devenu président du Forum Nucléaire allemand, le principal lobby et porte-parole de cette industrie.

Les perspectives pour le secteur étaient bonnes: la coalition entre conservateurs et libéraux, déjà dirigée par Angela Merkel, avait prolongé fin 2010 les licences d’exploitation des centrales.

« On a presque sorti le champagne quand on a eu l’extension », lâche-t-il.

Puis Fukushima est arrivé.

Le lendemain de l’accident, l’ingénieur décide de rentrer en catastrophe en Allemagne, conscient de devoir défendre son industrie.

« Le soir même, j’étais dans deux studios de télévision », se remémore-t-il. « Il fallait dire aux téléspectateurs que ce qui se passait à Fukushima ne pouvait pas arriver dans nos centrales, que nous étions des opérateurs responsables. »

Au cours du week-end, les dirigeants politiques ont malgré tout signé un moratoire nucléaire prévoyant l’arrêt temporaire de sept vieux réacteurs.

« Je l’ai appris par les médias », se souvient M. Güldner, qui gardait toutefois « l’espoir que le niveau élevé de sécurité, démontré à de multiples reprises, allait nous donner une chance ».

Mais cinq mois plus tard, les sept réacteurs ont été définitivement débranchés du réseau, et le compte-à-rebours a débuté pour les autres centrales.

« C’était un ascenseur émotionnel » entre le choc du désastre au Japon et la « consternation » personnelle liée à la disparition annoncée de cette industrie.

Aujourd’hui, il parle d’un « triste moment » : le travail qu’il avait abattu avec ses collègues « en faveur de la protection du climat et de notre sécurité » a été « effacé d’un simple coup de crayon ».

« Il fallait soutenir les employés en butte à l’hostilité » de l’opinion publique alors que beaucoup allaient perdre leur emploi ou voyaient leur perspectives de carrière s’effondrer.

Comme prévu, le dernier réacteur allemand sera éteint fin 2022, près d’un an après le départ d’Angela Merkel à l’issue des élections du 26 septembre.

M. Güldner n’a pas renoncé à défendre l’énergie nucléaire et estime que cette technologie devrait être considérée comme une alternative « sérieuse » aux énergies fossiles dans le combat contre le changement climatique.

« Parlons-en au moins comme une option », argumente ce père et grand-père de cinq petits-enfants.

Mais cela n’arrivera certainement pas, reconnaît-il, « c’est complètement irréaliste ».

– Eurodéputée grecque contre l’austérité allemande –

Syndicaliste en lutte pour plus de justice sociale, Constantina Kouneva n’aurait sans doute jamais siégé sur les bancs du parlement européen sans la cure d’austérité imposée à la Grèce pendant la crise financière des années 2010.

Cette décennie noire est pour elle indissociable de l’Allemagne et de la ligne sans concession incarnée par Angela Merkel dans les négociations avec Athènes, tributaire de l’aide de l’UE et du FMI.

« Quand on entendait Schäuble [ministre allemand des Finances entre 2009 et 2017] ou Merkel, on s’attendait au pire », se rappelle Mme Kouneva.

Les créanciers du pays « ont imposé la pauvreté, la baisse des retraites et des salaires, l’augmentation des prix », énumère cette ancienne femme de ménage qui décrit « une situation de guerre, sans qu’il y ait la guerre ».

Au départ du militantisme de cette femme de 56 ans, née en Bulgarie, il y a la volonté de défendre ses collègues alors qu’elle est employée dans une entreprise chargée du nettoyage du métro d’Athènes.

Devenue responsable du syndicat des personnels d’entretien et d’aides domestiques, elle se bat pour de meilleures conditions de travail.

Un soir de décembre 2008, alors qu’elle rentre chez elle, un homme l’attaque en l’aspergeant d’acide.

Défigurée et grièvement blessée, elle est hospitalisée pendant des mois et subit une trentaine d’interventions chirurgicales, en France notamment.

L’enquête n’a jamais abouti et aucun suspect n’a été identifié mais il ne fait aucun doute que l’attaque était liée à son combat syndical.

« J’ai dû me faire soigner à l’étranger, à cause de la crise », raconte-elle en rappelant les coupes budgétaires drastiques appliquées au secteur de la santé.

Visage mutilé à jamais, à l’abri de lunettes noires, la quinquagénaire a perdu un oeil et gardé des séquelles sur les cordes vocales et certains organes internes. A cause de ses blessures, elle ne peut toujours pas dormir allongée.

Mais elle est aussi devenu un symbole et, en 2014, le parti de gauche radicale Syriza lui propose de se présenter aux élections européennes.

Portée par le rejet des politiques d’austérité, la liste de gauche européenne menée par Alexis Tsipras réalise une percée et envoie une cinquantaine de députés au parlement de Strasbourg.

Mme Kouneva en fait partie et poursuit dans l’hémicycle ses luttes pour la justice sociale.

« Le plus incroyable c’était de voir les attaques contre la Grèce. Les Grecs étaient qualifiés de fainéants, accusés de ne pas travailler et de passer leur temps à s’amuser », se souvient-elle à propos de cet unique mandat qui s’est achevé en 2019.

Elle ne trouve qu’un mérite à la chancelière allemande: sa décision d’accueillir des milliers de réfugiés, lors de la crise migratoire, à partir de 2015.

Mais la Grèce n’a pas fini de payer le prix de la purge qui lui a évité la faillite et une sortie de l’euro.

« Bas salaires, retraites faibles… Plus rien ne se développe », affirme Mme Kouneva. « Tous les chercheurs sont partis à l’étranger ».

Le 22 septembre 2021

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