Plus forts et plus présents, les gangs rongent Haïti

Le 19 octobre 2021 à 21h04

Modifié 19 octobre 2021 à 21h04

La recrudescence des enlèvements crapuleux en Haïti, dont le rapt de 17 citoyens nord-américains samedi est le dernier cas emblématique, illustre la domination accrue des gangs sur le pays, favorisée par la profonde crise politique et l’impuissance du système judiciaire.

Les ravisseurs, le gang « 400 Mawozo », exigent une rançon de 17 millions de dollars pour la libération du groupe de missionnaires et de membres de leurs familles – 16 citoyens américains et un citoyen canadien – selon le ministre haïtien de la Justice.

Ils ont été enlevés en pleine journée samedi alors qu’ils venaient de visiter un orphelinat, à l’est de la capitale Port-au-Prince, une nouvelle illustration d’un phénomène devenu tristement commun dans ce pays des Caraïbes.

Plus de 600 cas d’enlèvements contre rançon ont été recensés sur les trois premiers trimestres de 2021 contre 231 à la même période en 2020, selon le Centre d’analyse et de recherche en droits humains.

Ces dernières années, les bandes criminelles ont étendu leur emprise. Plus de 150 gangs, dont certains dormants, avaient été recensés dans le pays en 2019, selon Marie-Yolène Gilles, de la fondation Je Klere.

Aujourd’hui, ils sont trop nombreux pour qu’on puisse les compter: « dans chaque quartier, un homme armé est là pour être le chef », explique-t-elle à l’AFP.

Face à ces gangs tentaculaires, la police est à la peine.

Le pays est enfermé dans un cercle vicieux, les rançons payées aidant les gangs à prospérer. Mais aucune enquête n’est menée pour remonter la piste des rançons versées, regrette Marie-Yolène Gilles.

« 500.000 dollars, un million de dollars: c’est de l’argent! Où est-il caché? », questionne-t-elle.

– « Arsenal de guerre » –

Officiellement, 16.000 policiers veillent sur Haïti et ses 11 millions d’habitants. En réalité, ils sont beaucoup moins. Certains agents sont attachés à la sécurité de personnalités publiques ou privées, quand d’autres ont simplement abandonné leur poste en allant chercher un avenir meilleur à l’étranger.

Et les forces de l’ordre sont sous équipées, alors que les gangs disposent d’un « arsenal de guerre » qu’ils n’hésitent pas à exhiber dans des vidéos sur les réseaux sociaux, rapporte Marie-Rosy Auguste Ducena, du Réseau national de défense des droits humains.

Cela sert à entretenir un « climat de terreur » dans la population, mais aussi à « faire comprendre aux policiers qu’à chaque fois qu’ils auront à se confronter à eux, ils risquent de mourir », ajoute Mme Ducena.

Selon le Centre d’analyse et de recherche en droits humains, 37 policiers sont morts dans l’exercice de leur fonction depuis janvier, déjà plus qu’en 2020, année durant laquelle 28 agents ont été tués.

Dès août 2020, le bureau des Nations unies en Haïti avait encouragé « les autorités haïtiennes à poursuivre les auteurs présumés de crimes » en appelant à l’exécution des « mandats d’amener émis à l’encontre de plusieurs chefs de gangs ».

Mais les hommes à la tête de ces groupes violents, comme Jimmy Cherizier, alias « Barbecue », prospèrent en toute impunité.

Ancien policier, ce chef de gang serait impliqué dans plusieurs meurtres et incendies perpétrés depuis novembre 2017 dans des quartiers pauvres réputés favorables à l’opposition politique.

Bien qu’il soit l’objet d’un avis de recherche depuis février 2019, « Barbecue » multiple les publications sur internet, notamment pour appeler à rendre justice au président Jovenel Moïse, assassiné dans sa résidence par un commando armé le 7 juillet.

Dans ses tweets et vidéos, il pose régulièrement avec une arme automatique en bandoulière et appelle à la révolution pour lutter contre les oligarques responsables, selon lui, de l’appauvrissement du pays.

Ces publications recueillent des insultes, mais aussi des commentaires élogieux d’internautes haïtiens visiblement sensibles à son discours.

« Il y a le renforcement des gangs en terme d’armes, de munitions mais surtout d’idéologie: c’est là l’inquiétude », pointe Gédéon Jean, directeur du Centre d’analyse et de recherche en droits humains.

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