Batterie électrique, hydrogène, dessalement... Ryad Mezzour répond à Médias24

En marge de la présentation du nouveau baromètre de l’industrie, Médias24 s'est entretenu avec le ministre Ryad Mezzour sur les résultats de cette enquête industrielle et sur les enjeux actuels qu’elle soulève. Entretien

Batterie électrique, hydrogène, dessalement... Ryad Mezzour répond à Médias24

Le 31 mars 2024 à 16h23

Modifié 1 avril 2024 à 15h51

En marge de la présentation du nouveau baromètre de l’industrie, Médias24 s'est entretenu avec le ministre Ryad Mezzour sur les résultats de cette enquête industrielle et sur les enjeux actuels qu’elle soulève. Entretien

Le chiffre d'affaires du secteur industriel en 2022 est de 801 MMDH. C'est l'un des chiffres importants révélés, ce mercredi 27 mars, par le ministère de l'Industrie et du commerce lors de la présentation des résultats de l'enquête du baromètre de l'industrie.

Ce baromètre comprend d'autres indicateurs comme la valeur ajoutée, la ventilation sectorielle, l'emploi... Parmi ses révélations, on sait désormais que la valeur ajoutée est de 212 MMDH et que le secteur industriel a créé en 2022 plus de 70.000 emplois nets... Deux indicateurs que le ministre Ryad Mezzour a commentés dans un échange avec Médias24 en marge de la conférence de presse.

Il a également, dans cet échange qui a duré une trentaine de minutes, apporté des éclairages sur l'intégration industrielle, l'état d'avancement de la nouvelle stratégie industrielle ou l'avenir au Maroc de la voiture électrique. Echange.

Nous faisions un chiffre d’affaires industriel de 15 MMDH en 1975, nous avons atteint 800 MMDH en 2022 

Médias24 : Vous publiez des chiffres du baromètre de l'industrie, alors qu’il y a déjà l’Observatoire de l’industrie, qui n’a plus publié ses rapports depuis 2015. Pourquoi ce changement d’approche ?

Ryad Mezzour : L’Observatoire avait été constitué sur la base d’une coopération internationale avec un outil qui a été mis en place. Nous nous sommes retrouvés, par la suite, dans un débat sur ses chiffres. Ce qui nous a menés à garder ces chiffres pour piloter notre action et les défendre lorsque c’est nécessaire et lorsque l’on considère que les critiques ne sont pas conformes à la réalité du terrain, etc.

Nous sommes actuellement en train de remodeler tout cela. Nous avons des bases de données assez solides, qui remontent à 2002. Nous les avons ressorties. Nous avons repris ce qui a été fait avant avec une nouvelle démarche qui nous permet de mieux fiabiliser nos données et de mieux les analyser.

Nous avons donc répertorié les données que nous avons et qui seront mises à la disposition des chercheurs, des industriels, du grand public, etc., dans une démarche totalement transparente.

Et c’est grâce à ce travail que je viens de découvrir que nous faisions un chiffre d’affaires industriel de 15 MMDH en 1975  par rapport à 800 MMDH en 2022 .

- Dans ce baromètre, la VA industrielle d'un secteur comme l’automobile ou l’aéronautique est loin des taux d’intégration industriels annoncés pour ces secteurs et pour lesquels des engagements ont été signés avec les industriels. Comment vous expliquez ce décalage ?

-  Globalement, nous avons des taux de Valeur Ajoutée (VA) assez intéressants qu’il ne faut pas mélanger avec les taux d’intégration industrielle, qui est un autre indicateur. On prend une voiture, on voit quelles sont les pièces qui la composent et si elles sont fabriquées au Maroc... D'ailleurs, j'ai été surpris de la VA de l’agro-industrie ; je pensais qu’on avait la matière…

- Oui, de 30%...

- Ce n’est pas exceptionnel, mais ce sont des VA tout à fait respectables, car dans le commerce par exemple, nous sommes à des niveaux plus bas aux alentours de 10 à 15%.

Nous avons beaucoup d’éléments qui peuvent expliquer ces faiblesses, comme le fait que l’énergie est en grande partie importée, ce qui érode la VA industrielle.

- Quand vous évoquez l'exemple de la voiture et ses composantes fabriquées localement, est-ce pris en compte en nombre ou en poids ?

- C’est à la valeur. Une voiture qui coûte 10.000 euros peut comprendre 6.900 euros de pièces finies fabriquées localement. Maintenant, chaque pièce a une VA locale spécifique qui dépend de son taux de transformation locale. Il peut être question d'une transformation totale, ce qui est assez rare, ou d'une transformation partielle.

Par exemple sur le câblage, on n'intègre que la partie ressources humaines parce que le fil de cuivre, lui, est importé comme d'autres composantes. Les connecteurs, nous commençons à les faire localement. Ce qui nous conduit à une VA entre 15% et 20%.

D’ailleurs, nous allons affiner encore plus notre approche et mettre à disposition les résultats de notre enquête industrielle par branches, filières, etc.

- Pour revenir à ce rapport, est-ce que vous avez un commentaire sur le taux de concentration du capital étranger dans les nouveaux métiers du Maroc, qui dépasse les 95% dans le cas de l’automobile et l’aéronautique ?

- Sur ces secteurs, nous sommes portés par les multinationales, ce qui est assez normal. Ce sont de "nouveaux métiers" qui sont liés à des technologies avec besoin du transfert de technologie. Un transfert de technologie que l’on absorbe d’une manière très intéressante.

Ce sont aussi des secteurs avec de très fortes barrières à l’entrée comme des barrières de qualité, de référencement, etc., et où il est difficile de ramener de nouveaux entrants à capital local.

Il est vrai que nous commençons à intégrer du capital marocain, notamment dans la partie métallurgique, dans la partie textile et plastique, voire un peu dans la partie motrice.

Mais il faut se rappeler d’où l’on vient. Le secteur automobile a 15 ans d'ancienneté au Maroc. Cela dit, il y a de fortes valeurs à l’entrée sur lesquelles nous sommes en train de travailler.

In fine, c’est aussi un signe de confiance des investisseurs étrangers de venir massivement investir chez nous. L’automobile est en train d’exploser. Ces 95% vont se maintenir, voire baisser un peu avec les nouveaux investissements liés aux batteries des voitures électriques avec des capitaux marocains assez conséquents…

Les cathodes représentent 40% de la valeur de la batterie, avec beaucoup d’intégration locale

- Justement qu’en est-il de l’électrification du secteur automobile au Maroc avec l’approche à grands pas de l’échéance de 2035 qui va impacter notre principal marché à l’export ?

- Nous en avions discuté ensemble il y a quelques temps… A l'époque, on me prenait pour un fou quand j’annonçais des investissements dans la batterie. Aujourd’hui, nous avons des projets qui se mettent en place… Il s'agit de deux projets, dont un en construction, pour domicilier dans notre pays la fabrication des cathodes pour les batteries [Projet BTR New Material Group, ndlr]. Ces cathodes représentent déjà 40% de la valeur de la batterie avec beaucoup d’intégration locale.

Derrière, nous allons développer du matériel de batterie. Nous avons les anodes qui arrivent. Nous avons des rassembleurs finaux avec lesquels nous avons signé des MoU et un nouvel opérateur avec qui nous sommes en négociation.

Nous avons également signé des investissements dans les électrolytes ; nous avons les séparateurs,  les rassembleurs et aussi les constructeurs.

On peut finir l’année 2025-2026 avec près de 1,5 million de voitures produites au Maroc

- Pour les constructeurs, est-ce qu’il y a des discussions sur la voiture électrique vu que nous avons déjà des annonces à l’international pour localiser en Europe cette production ?

- Nous ne pouvons pas avoir au Maroc tous les investissements automobiles annoncés dans le monde. On ne peut pas demander de tout construire chez nous.

- Mais est-ce qu’il y a des discussions pour des investissements futurs ?

- Il faut réaliser ce qui se passe. Déjà les signatures déjà réalisées. Stellantis double sa capacité. Nous arrivons à un million de voitures fabriquées au Maroc l’année prochaine.

En plus de ça, il y a une possibilité d’ajouter 400.000 voitures supplémentaires annuellement entre Casablanca, Kenitra et Tanger.

Donc on peut finir l’année 2025-2026 avec près de 1,5 million de voitures produites au Maroc. C’est-à-dire que l’on va doubler ce que nous avons aujourd’hui dans les deux prochaines années, et c’est en train de se construire.

- Mais c’est encore du thermique…

- Non ! Pas seulement. Nous sommes en train de servir la demande du marché. Une partie est consommée en local et le reste est exporté selon la demande des clients. L’Europe en représente actuellement 75 à 80%. Cela peut probablement être réajusté pour passer à 60-65%.

Cela dit, nous sommes conscients que la transformation qui s'opère, y compris de l’achat au-delà de 2035. C’est de l’électrique et de l’hybride, mais le thermique est toujours là.

Les voitures que l’on produit sont équipées en fonction de la demande des pays auxquels on vend. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que non seulement nos constructeurs et rassembleurs finaux sont en train de préparer des plateformes qui peuvent accueillir l’électrique, l’hybride et le thermique en fonction des besoins des marchés, mais en plus, on est en train de développer les filières amont de batteries pour les servir et servir le monde.

Je pense que la prise en main de la transformation et de l’électrification de la consommation de nos marchés est faite de manière assez correcte.

Pour les rotors, nous sommes en discussion avancée avec un producteur mondial

- En parlant d’énergies, nous avons réalisé très peu d’intégration industrielle dans le secteur des EnR alors même que nous avons de grosses stratégies et que l’on vient de lancer l’offre hydrogène. Nous avons même perdu des entreprises comme dans le cas des pales ou des mâts, si on prend juste l’éolien... 

- Nous venons de lancer un investissement qui nous a permis de récupérer l'industrie des pales, avec l’investissement de Aeolon à Nador. La taille de ce projet représente quasiment le triple de ce qui se faisait à Tanger.

Pour les rotors, nous sommes en discussions avancées avec un producteur mondial. En ce qui concerne les mâts, nous avons déjà un producteur assez solide, et un deuxième qui est en train de venir. Avec cette dynamique, nous pouvons attirer des investisseurs pour la partie électrolyseur ou panneaux solaires.

Nous avons une idée précise. Des projets pourront être installés dans la région Guelmim Oued Noun, notamment les mâts et panneaux solaires, profitant du lancement futur du port de Tan-Tan...

- Pour le port de Tan-Tan, il a été suggéré dans la circulaire de l’"offre Maroc", mais ce n’est pas prévu dans la stratégie portuaire…

- Nous poussons pour avoir ce port. Il est important d’avoir ce port dans la région où nous allons installer la production d’éoliennes. Ce qui nous permettra de recevoir les matières premières, d'envoyer des productions vers Dakhla ou vers le nord…

Je pense que c'est une opportunité importante d’industrialiser et de servir la consommation sur place.

En somme, je pense qu’avec le potentiel existant, nous allons avoir une plus forte intégration.

- Il y a aussi le dessalement où on a très peu d’intégration locale alors que les besoins sont énormes...

- Oui les membranes. C’est un vrai challenge. Mais nous avons bon espoir avec des technologies qui sont développées au Maroc, notamment avec l’UM6P, utilisant les nanoparticules.

On ne désespère pas d’avoir quelque chose dans le futur.

- Donc vous êtes confiant quant à notre capacité de rattraper le retard sur le dessalement même s’il n’y a pas de clause d’offset industriel dans les appels d’offres ?

- Il n’y a pas de retard. C’est vrai qu’il n’y a pas d’offset, mais il y a la préférence nationale sur laquelle on veille avec notre département commerce. Donc, je dis qu’il n’y a pas de retard, dans la mesure où il n’y avait pas de marché.

Le dessalement à cette échelle pour notre pays et ailleurs, où il n’y a pas de ressources en hydrocarbures, est devenu extrêmement intéressant et accessible parce que le prix de l’EnR a baissé.

Par ailleurs, au Maroc, nous avons fait des petites stations de dessalement. Nous avons trois ou quatre opérateurs sur ce marché et qui travaillent bien.

Maintenant, sur la partie la plus importante, les grandes stations, nous sommes en train de regarder le niveau d’intégration industriel qu’on pourra y mettre de manière compétitive.

- Ça serait dommage de rater cette occasion avec tous les projets annoncés aussi bien dans le dessalement que l’hydrogène... 

- On y travaille. Par ailleurs, il y a des technologies qui font de l’électrolyse à partir de l’eau salée. Ce qui n’empêche pas que les technologies de dessalement sont intéressantes. Puisque de toute manière, il faut qu’on le fasse parce qu’on ne va pas passer notre vie à payer des membranes qui viennent de l’extérieur.

- Il y a aussi une question de compétitivité de l’offre hydrogène. Que pouvez-vous en dire ? 

- Selon les chiffres que nous avons, notamment avec ce que veut faire OCP, même si nous ne sommes pas encore à l’échelle industrielle, on arriverait à produire localement l’équivalent énergétique d’un baril de pétrole d’hydrogène à 75 $ [soit à peu près 1,5$/kg d’H2, ndlr].

On peut être aussi compétitif que les énergies fossiles s’il est consommé sur place. Cela donne un confort pour le Maroc, surtout qu’on consomme beaucoup d’ammoniac. Et cela nous permet un gros test de nos capacités avec un off-taker national.

Cela étant, on est progressif dans l’offre. On n’alloue pas les centaines de milliers de km² demandés par les investisseurs potentiels.

- Vous êtes donc optimistes quant à la capacité d’intégration industrielle dans l’hydrogène ?

- Je ne suis pas seulement optimiste, j’ai des projets sous les yeux qui sont en train de décider maintenant pour l’horizon 2030.

Nous sommes en train de travailler sur l’approfondissement de la valeur ajoutée et sur l’amélioration de la valeur ajoutée par la création de l’emploi. Nous sommes non seulement confiants mais nous voyons les choses se transformer sous nos yeux.

- Vous avez parlé durant la conférence d’une nouvelle stratégie industrielle en préparation et d’une déclinaison régionale de cette stratégie. Est-ce qu’on peut avoir des détails ? 

- L’échéance de cette stratégie est 2024-2030. Mais ça va être difficile d’en dire plus car c’est encore en cours de validation.

Effectivement, il va y avoir des stratégies industrielles par région, selon les spécificités, les potentialités et les atouts de chaque région, et en concertation avec les acteurs locaux aussi bien publics que privés, conformément aux orientations royales qui étaient claires.

- Et quelles synergies avec la nouvelle Charte de l’investissement ?

- La charte est au service du développement de l’industrie tout comme la stratégie. Et aussi d’autres outils comme la formation, le foncier, les compléments de financement, parce qu’il faut trouver le vrai capex et la vraie dette, les fonds qui sont là... Il y a la compétitivité, il y a les marchés à ouvrir, il y a l’énergie ; et puis bien évidemment, l’ingénierie spécifique qui permet de combler les trous dans la raquette et faire des sauts de compétitivité.

Il faut aller chercher des réservoirs ou des niches de métiers, comme la cybersécurité, où il y a un besoin de 3,4 millions de postes à créer dans le monde. On peut aller chercher par exemple pour le Maroc 100 ou 150.000 postes. On peut aller gagner en souveraineté en récupérant de la prime de marque. Il faut aussi investir pour aller conquérir des marchés. Tout ça fait partie de la stratégie. Et bien évidemment, on va valoriser au maximum le potentiel du territoire pour permettre à chaque région de récupérer de la valeur ajoutée.

- Comme ce que vous expliquiez pour la région de Guelmim Oued-Noun ?

- Comme la région de Guelmim en effet, qui a le potentiel de devenir un pôle mondial sur les énergies renouvelables en termes d’énergie, mais aussi d’industries autour.

De toute manière, il est plus rentable économiquement d’exporter par exemple de l’acier à partir d’hydrogène que d’exporter de l’hydrogène, qui est extrêmement difficile à transporter. Nous n'allons pas se priver des opportunités qui s’offrent à nous. Nous allons faire en sorte de connecter tout ça pour maximiser la valeur.

Vous avez vu les résultats de l’enquête : elle montre que l’on a, grâce à ce que l’on a fait auparavant, développé un savoir que l’on ne va pas se priver de déployer dans d’autres secteurs.

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