PLF 2022. La lecture de Zakaria Garti, président du Mouvement Maan

INTERVIEW. Le président du Mouvement Maan nous donne son avis et sa lecture générale, de ce projet de loi de Finances, le premier du gouvernement Akhannouch. Un PLF qui le réjouit sur certains points, mais qui le déçoit sur plein d’autres aspects.

PLF 2022. La lecture de Zakaria Garti, président du Mouvement Maan

Le 25 octobre 2021 à 19h50

Modifié 26 octobre 2021 à 13h07

INTERVIEW. Le président du Mouvement Maan nous donne son avis et sa lecture générale, de ce projet de loi de Finances, le premier du gouvernement Akhannouch. Un PLF qui le réjouit sur certains points, mais qui le déçoit sur plein d’autres aspects.

Se réjouissant de la poursuite d’une politique budgétaire expansionniste, qui prévoit une augmentation générale des dépenses de l’Etat, ainsi qu’un niveau de déficit qui reste élevé, deux conditions nécessaires pour soutenir l’économie, en ces temps de crise, Zakaria Garti se dit déçu des ambitions affichées par le PLF en matière de croissance. Une croissance faible qui ne correspond, selon lui, ni aux promesses du gouvernement, ou des partis qui le composent, ni aux exigences du nouveau modèle de développement.

Avec 3,2% de croissance, il est difficile, voire impossible, selon lui de passer à la transformation structurelle de l’économie marocaine qui nécessite au moins 6% de croissance. Ce niveau faible de croissance ne produira pas, non plus, l’impact souhaité sur la création d’emplois, un des axes majeurs du programme gouvernemental qui s’engage, sur la création d’un million d’emplois sur 5 ans, soit 200.000 emplois par an. Une mission qui paraît, selon lui, impossible avec une croissance de 3,2%…

Mais si, globalement, cette politique budgétaire expansionniste est bonne, le président du Mouvement Maan pense qu’un débat doit être ouvert sur son financement, notamment le recours à la dette qui sera inéluctable. Zakaria Garti prévoit même que le Maroc franchira, bientô,t la barre des 100% du PIB en termes de taux d’endettement. Une tendance qui pose de nombreuses questions, soutient-il et dont il faut débattre dès aujourd’hui.

Médias24 : Quelle est votre lecture générale du PLF du gouvernement Akhannouch ?

Zakaria Garti : Il y a des choses importantes que j’aimerais soulever. La première, c’est le taux de croissance qui me paraît relativement faible. Il sera de 3,2% comme programmé dans le PLF.

– Quand vous dites faible, est-ce par rapport à l’effort d’investissement public qui sera fourni ?

-Il est faible même, par rapport aux programmes des trois partis qui composent le gouvernement, qui parlait de 5% voire plus. Faible également, par rapport à la déclaration gouvernementale qui parlait de 4%. Donc en l’espace de quelques jours, on a perdu 80 points de base de croissance…

Le modèle de développement reconnaît que pour faire une transition transformationnelle, il faut au moins une croissance annuelle de 6 à 7%.

Le PLF ne suit, donc, ni le programme des partis, ni celui du gouvernement, ni le niveau recommandé par le nouveau modèle de développement.

-Comment expliquez-vous cette faible ambition du gouvernement en termes de croissance ?

-Il y a deux choses à mon avis. La première est la production céréalière qui ne dépassera pas 80 millions de quintaux en 2022, contre 110 millions de quintaux la campagne précédente. Il y aura donc, un effet de base qui jouera contre la croissance, avec le recul du PIB agricole par rapport à 2021.

Deuxièmement, il y a encore des incertitudes au niveau international. En Chine par exemple, les perspectives de croissance ont été revues à la baisse et ne dépasseront pas 4,8%. Un repli qui est dû à l’essoufflement de la demande, la crise de l’immobilier, le problème de l’électricité.

Ce recul de la croissance en Chine va entraîner des répercussions, sur plusieurs pays européens, comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie… Ce qui va, mécaniquement, impacter le niveau d’activité au Maroc.

Autre chose à noter : cette croissance de 3,2% se fera, dans un contexte de montée de l’inflation dont le taux sera un des plus importants depuis 2012-2013, entre 1,2 et 1,3%. Si on retraite le chiffre de la croissance par ce niveau d’inflation, la croissance réelle sera encore plus faible.

-Pour certains, ce retour de l’inflation est une bonne chose. C’était même revendiqué par plusieurs économistes au début de la crise du Covid…

-On a deux types d’inflation. Une inflation due à une augmentation de la demande. Ça, c’est une bonne chose pour l’économie. Mais on n’est pas dans ce cas de figure actuellement, puisque l’inflation que nous subissons est causée par une réduction de l’offre et par de l’inflation importée. Une inflation due au renchérissement des matières premières et des coûts logistiques dans le monde entier. Le pire, c’est que le souci logistique est beaucoup plus important au Maroc que dans le reste du monde. On a déjà des coûts logistiques très élevés. Dans les standards internationaux, on recommande des coûts logistiques entre 12 et 14% du PIB, alors qu’au Maroc ces coûts dépassent les 17% du PIB.

-Le gouvernement s’est engagé sur la création d’un million d’emplois sur 5 ans, soit une moyenne de 200.000 emplois par an. Pensez-vous que ce chiffre sera atteint avec ce niveau de croissance projeté ?

-Historiquement parlant, un point de croissance au Maroc crée 30.000 emplois. Donc, pour faire les 200.000 d’emplois promis par le gouvernement, il nous faut 6% de croissance. Avec 3%, on est loin de ce chiffre.

-Le gouvernement a présenté, malgré toutes les contraintes macroéconomiques, un budget expansif qui prévoit une augmentation des dépenses, que ce soit celles de fonctionnement que celles liées à l’investissement qui atteignent un niveau record. Que pensez-vous de cette politique budgétaire ?

-C’est quelque chose qui me réjouit. Le gouvernement prévoit un déficit budgétaire de 5,9% et n’a pas donc, opté pour une réduction rapide du déficit. Au sortir d’une crise, ceci est une très bonne chose. Ça me renvoie à une théorie économique de l’équivalence ricardienne, qui dit que les individus, en période de crise, même s’ils reçoivent de l’argent de l’Etat, ils ne dépensent pas parce qu’ils anticipent une hausse des impôts, juste après la crise. Et donc, aujourd’hui, ce PLF, malgré quelques petites augmentations d’impôts par ci et par là, il n’y a pas eu de hausse substantielle de l’impôt, ni de réduction de dépenses. On continue donc dans une politique expansionniste.

Si on avait commencé une politique de réduction du déficit budgétaire, on pourrait rechuter très vite, car on n’est pas encore sorti de l’auberge.

-Cette politique expansionniste du budget se traduira-t-elle réellement sur le terrain, quand on sait par exemple que les 245 milliards de dirhams du budget de l’investissement sont composés du Fonds Mohamed VI, qui n’est pas encore « closé » et qui ne pourra pas placer tout son capital en une seule année, et que les taux d’exécution du budget de l’Etat dépassent rarement les 70%% ?

-C’est un chiffre record de l’investissement qu’affiche le PLF. Mais comme vous le dites, il comprend les 45 milliards de dirhams du Fonds Mohamed VI, dont seuls 15 milliards sont aujourd’hui engagés, puisqu’il reste 30 milliards de dirhams à lever auprès d’investisseurs institutionnels et privés. Et cela pose un véritable problème, car on ne sait pas si une telle levée pourra se faire rapidement ou pas, ni avec qui elle pourra se faire.

Et même, en supposant que les 30 milliards soient levés et que le Fonds de 45 milliards de dirhams soit bouclé, je doute fort que ce montant soit investi, totalement, sur un seul exercice budgétaire. Je vous en donne pour preuve les chiffres de l’Association Marocaine des Investisseurs en Capital (AMIC), qui montre qu’ils ont un déficit en investissement de plus de 2 milliards de dirhams. De l’argent qui dort faute de trouver preneur.

-Pourquoi a-t-on encore du mal au Maroc, à faire des investissements en capital, en fonds propres ou en quasi-fonds propres ?

-Il y a beaucoup de choses qui handicapent l’ouverture de capital des entreprises au Maroc, comme la gouvernance, la transparence, les valorisations chères, mais aussi le peu de profondeur du marché boursier. Car si je suis investisseur en capital, je prévois dès le départ une sortie dans 5 ans. Et cette sortie, j’ai besoin d’un marché boursier actif et profond pour la faire. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

-Il est donc légitime de douter de ce chiffre record de l’investissement public…

-Oui, car en plus de ce que l’on vient de dire, il y a aussi une donnée à prendre en compte. Les 245 milliards prennent, également, en compte le budget d’investissement des collectivités territoriales qui est de 19 milliards de dirhams. Or, on sait tous que les collectivités affichent un excédent de plus de 30 milliards de dirhams, ce qui veut dire qu’elles n’arrivent pas à investir l’argent qui leur est alloué.

Même chose pour l’Etat et les Établissements publics, dont le taux d’exécution des investissements programmés dans les Lois de Finance est toujours faible.

Mais dans tous les cas et malgré toutes ces réserves, ce chiffre affiché est un bon signal. Et le fait que le Maroc décide de poursuivre une politique budgétaire expansionniste est une bonne chose pour l’économie.

Mais là où j’émets, en revanche, des réserves et où j’aimerai qu’un débat soit ouvert, c’est au sujet de la dette publique…

-La dette publique va en effet augmenter cette année. Mais si on n’augmente pas les impôts, comment peut-on financer cette politique expansionniste que vous défendez ?

-On se rapproche, de plus en plus, de la barre symbolique de 100% du PIB. Et on va la franchir. Car si vous voulez continuer à faire de l’investissement public, à appliquer le modèle de développement dont le coût est évalué entre 4 et 10% du PIB (4% les trois premières années et 10% sur le reste des années), il faut accepter, politiquement parlant, de vivre avec une dette élevée. Moi je dis simplement qu’il faut ouvrir un débat sur ce sujet.

Plusieurs pays développés vivent, avec des niveaux d’endettement de 120% à 200% du PIB. Le Japon a même une dette de 240% de son PIB, mais cette dette n’est pas dangereuse car elle est détenue essentiellement par les Japonais eux-mêmes.

La question qu’on doit se poser, c’est est-ce qu’on est prêt à vivre avec un niveau de dette élevé, sans perdre en souveraineté économique et est ce qu’on a une épargne, suffisamment, profonde pour pouvoir financer cette dette.

Autre problème : c’est l’effet d’éviction que peut produire cette politique. Le peu d’épargne qui circule risque d’être placé en Bons de Trésor et assécher les sources de financement de l’entreprise.

Il y a cela dit, de la dette utile et de la dette inutile. S’endetter pour financer la protection sociale, financer de l’investissement qui va réduire les inégalités, ça c’est une dette utile. Mais si on s’endette pour financer des dépenses fiscales qui dépassent 30 milliards de dirhams, là c’est un problème.

A Maan, on a proposé de mettre à plat, tout ce système de subventions fiscales. Mais on voit que rien n’a changé et qu’on continue de financer des poches de rente au détriment de chantiers plus prioritaires. 30 milliards de dirhams de dépenses fiscales, c’est supérieur au budget de la Santé !

-Est-ce qu’on peut dire que ce PLF est un mauvais départ pour le gouvernement Akhannouch ?

-Mauvais départ est un mot un peu dur. Car il y a des choses qui sont bien dans ce PLF, comme l’augmentation de 9 milliards de dirhams des budgets de la Santé et de l’Éducation. Le fait que le gouvernement ait le courage de maintenir le déficit budgétaire, à un niveau élevé, est également une bonne chose.

Je ne dirai pas donc que ce PLF est un mauvais départ pour ce gouvernement, mais qu’il ne correspond pas aux ambitions affichées… Les promesses faites pendant la campagne électorale étaient un peu exagérées, et on voit aujourd’hui que le gouvernement n’est pas en mesure de les mettre en place. Les gens seront encore plus sévères avec eux…

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