Nezha Lahrichi : voici pourquoi le projet conservateur ne doit pas triompher mercredi

INTERVIEW. L’ex-conseillère économique de l'ancien Premier ministre Abderrahmane Youssoufi et ex-député socialiste nous explique que la consultation électorale du 8 septembre revêt un enjeu beaucoup plus crucial que celui des programmes présentés par les partis. Pour elle, les électeurs doivent choisir demain entre deux projets de société : rester dans le conservatisme et le populisme, ou miser sur la modernité.

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Nezha Lahrichi : voici pourquoi le projet conservateur ne doit pas triompher mercredi

Le 7 septembre 2021 à 12h29

Modifié 7 septembre 2021 à 16h12

INTERVIEW. L’ex-conseillère économique de l'ancien Premier ministre Abderrahmane Youssoufi et ex-député socialiste nous explique que la consultation électorale du 8 septembre revêt un enjeu beaucoup plus crucial que celui des programmes présentés par les partis. Pour elle, les électeurs doivent choisir demain entre deux projets de société : rester dans le conservatisme et le populisme, ou miser sur la modernité.

Ancienne conseillère du Premier ministre… Ex-parlementaire, ex-présidente du Conseil national du commerce extérieur, elle a signé ces dernières semaines dans Médias24 une série de tribunes exposant sa thèse sur la fin du « moment populiste » dans le monde.

Dans cette interview, nous l’interrogeons sur la manière dont ce « moment populiste » a été vécu au Maroc, ses manifestations, son coût économique, social et politique. Elle y développe son point de vue concernant la nécessité de la fin de « ce moment populiste », une fin qui s’impose, selon elle, de toutes les façons, au vu de la pandémie de Covid-19 qui a changé les équilibres politiques dans le monde.

Une pandémie qui a aussi généré une unanimité autour de valeurs de gauche que l’on croyait enterrées à jamais, ce qui pose la problématique de la non-différenciation actuelle entre les programmes des partis politiques, qu’ils soient de droite, du centre ou de gauche. Le tout dans un contexte où la gauche, qui devrait être le driver de cette nouvelle phase qui s’ouvre, est plus que jamais divisée et affaiblie dans notre pays.

Une problématique que Nezha Lahrichi relativise, avançant que quoique les programmes se ressemblent, l’enjeu principal de la consultation électorale du 8 septembre ne réside pas tant dans l’offre programmatique des partis, mais dans le rapport de force entre deux projets de société : le conservateur et le progressiste.

Médias24: Nous sommes à J-1 des élections législatives, communales et régionales. Des élections qui interviennent après 10 ans de gouvernance du PJD, une décennie qui a coïncidé, comme vous le dites dans vos tribunes, avec un « pic populiste » dans le monde. Le Maroc a-t-il eu son « moment populiste » comme aux États-Unis, en Grande Bretagne, au Brésil… ?

Nezha Lahrichi: Effectivement, le Maroc a eu son moment populiste mais les solutions populistes sont différentes d’un pays à l’autre et d’un moment à l’autre. Le populisme est donc un mouvement global qui se cristallise de manières différentes dans chaque pays, selon les circonstances historiques et les contextes nationaux, comme l’illustre le processus d’intégration du PJD dans l’arène politique. Mais cela n’empêche pas de mettre l’accent sur quelques caractéristiques de la rhétorique de base du populisme :

1- la prétention d’incarner le peuple, d’avoir la capacité de l’entendre, de le comprendre et donc de le représenter : la communication entre le leader populiste et le peuple est directe ;

2-  un style d’action qui consiste à dénigrer la valeur de l’expertise en simplifiant la résolution des problèmes : pour lutter contre le chômage, il suffit d’interdire l’importation, pour réduire les inégalités, il faut redistribuer, etc.. La simplicité séduit; il est plus rassurant de vendre un message simple que compliqué, autant  de faiblesses compensées par des techniques de communications maîtrisées, la force des discours, le talent pour convaincre et surtout l’usage effréné des réseaux sociaux.

-La double et écrasante victoire des islamistes en 2011 et en 2016 s’explique-t-elle par ce « moment populiste » ? 

Sans remonter à la genèse du PJD et à la création d’un mouvement radical, « la Jeunesse islamique » en 1969, le PJD a réussi à avoir sa structure partisane en 1996, ce qui lui a permis de participer aux élections qui ont abouti à l’avènement du premier gouvernement d’alternance.  Il a obtenu 14 sièges et est parvenu, par des ralliements, à constituer un groupe parlementaire.

En 2002, le PJD atteint 42 sièges et seulement 46 en 2007, alors qu’il avait présenté des candidats sur tout le territoire contrairement à 2002 ou seulement la moitié des circonscriptions avaient été concernées.

Quant aux élections de 2011, il faut les situer dans leur contexte historique : le printemps arabe, le mouvement du 20 février 2011, l’attentat de Marrakech en avril de la même année sont autant d’opportunités qui ont permis au PJD d’asseoir sa stratégie de transformation en parti conservateur et de conforter sa mue que Benkirane consacre en appelant à voter pour la constitution adoptée par référendum en juillet 2011.

-Ce moment populiste s’est-il poursuivi, selon vous, ces cinq dernières années, malgré le départ de Benkirane, son remplacement par El Othmani, une personnalité que l’on peut qualifier de tout sauf populiste, ou encore l’arrivée de Nizar Baraka à la tête de l’Istiqlal qui a mis fin au pic populiste de Hamid Chabat à la tête de ce parti historique ?

-Le cycle populiste ne relève pas du court terme et le populisme ne se définit pas uniquement par son style d’action, mais aussi par l’application d’une stratégie politique fondée sur une démarche progressive, une évolution et non une révolution, pour atteindre l’objectif d’une société conservatrice avec une frontière étanche qui concerne le statut de la femme, d’où la formation du gouvernement sans Benkirane. A cela, il faut ajouter l’amour du pouvoir sous-tendue par une confiance dans la capacité à transformer la société marocaine à l’instar du modèle turc, source d’inspiration du PJD.

– Ce moment populiste a un coût, comme on le voit un peu partout dans le monde. Quel a été le prix payé par le Maroc ces dix dernières années, aussi bien sur le plan politique, social et économique ?

-Sur le plan économique, il faudrait une évaluation des politiques publiques des deux gouvernements populistes par rapport aux objectifs fixés. Seule l’analyse de données empiriques permet de dégager des résultats et de mesurer les impacts de ces politiques.

Cependant, on peut noter le recul du taux d’activité des femmes et leur faible participation aux postes de décision. Quant à la gestion des grandes villes qui revient au PJD, elle est marquée par une raréfaction des crédits allouées aux activités artistiques et aux ONG non islamistes souvent dirigées par des femmes.

– Pour vous, la crise du Covid-19, par un effet de loupe (c’est votre expression), a montré les limites des gestions populistes. Dans quel sens ? Et par quels mécanismes ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets ?

-Trois exemples pour répondre à votre question : la gestion de la crise sanitaire en Inde et au Brésil  ainsi que la crise économique en Turquie.

Concernant le premier ministre de l’Inde, Narendra Modi, la crise sanitaire a affaibli ce leader charismatique, qui est resté fidèle au mépris des populistes pour la science et l’expertise en proposant des solutions simples, yoga et remèdes traditionnels miracles. Le nombre de morts se compte par millions selon certaines études et tranche avec le chiffre officiel de près d’un demi-million au mois de juillet.

Le remaniement ministériel du 8 juillet 2021, utilisant  en particulier le fusible du limogeage du ministre de la Santé, va-t-il atténuer les effets de l’échec de la gouvernance de la crise sanitaire en Inde ? Le populisme, comme la pandémie, est un accélérateur des vulnérabilités !

La gestion désastreuse de la crise sanitaire par le président du Brésil Jair Bolsonaro est calquée sur celle de Trump. Il est rendu responsable de la propagation du virus à cause de son déni et de ses graves conséquences dénoncées par de nombreuses manifestations. Une commission d’enquête du Sénat a été chargée d’établir les responsabilités du gouvernement dans la crise sanitaire, mais surtout, le président, élu sur la promesse d’éradiquer la corruption, se retrouve au centre de révélations de tentatives de corruption relatives à la fourniture de vaccins. Une demande de destitution a été déposée par plusieurs partis de l’opposition. Ce sont autant de turbulences qui illustrent l’inadaptation du populisme aux défis prioritaires.

Enfin, la Turquie : Erdogan a réussi le cheminement d’un régime parlementaire à un régime hyper-présidentiel qui lui a permis de contrôler les institutions indépendantes du pouvoir élu, comme la banque centrale dont le gouverneur a changé à quatre reprises en deux ans. La forte dépréciation de la livre turque par rapport au dollar et à l’euro ainsi que l’effondrement des réserves de changes trouvent largement leur explication : la simplification des questions complexes a ses limites.

– Pensez-vous que ces élections marocaines du 8 septembre signeront la fin d’une phase et le début d’une autre, moins populiste, plus pragmatique, rationnelle ?

-Dans un monde où même le passé devient incertain à force d’être déformé et exploité à des fins populistes, il est permis d’espérer la fin du cycle populiste dans tous les pays concernés. Le populisme comporte un risque : celui d’être antidémocratique, alors même que c’est la voie démocratique qui permet aux populistes d’arriver au pouvoir.

– Justement, le populisme, comme on l’a vu au Maroc, a eu une certaine gloire, ou en tout cas du répondant auprès du public. On se souvient tous des cafés remplis de personnes scotchées sur les postes télés pour regarder les séances parlementaires de Benkirane… Ce qui a créé, semble-t-il, un certain intérêt pour la chose politique. Peut-on dire que le populisme a au moins cette vertu de ramener les gens vers la politique ?

-Il est difficile de parler de gloire, mais plutôt d’un style d’action pour mobiliser le peuple à partir d’émotions comme la peur, le ressentiment, la colère… etc.

Déjà dans l’opposition, le style populiste de Benkirane est à l’œuvre, par exemple lorsqu’il fustige publiquement l’organisation des concerts de stars internationales, dont il estime qu’ils favorisent les comportements déviants ; ou encore ses propos tenus au parlement en 2014 où il avait clairement exprimé son appel à maintenir la femme au foyer et qui avaient suscité une levée de bouclier de la société civile et des responsables politiques.

L’intérêt pour la chose politique est plutôt dû aux réseaux sociaux et à la liberté de la prise de parole qu’ils autorisent. La révolution numérique n’est pas que technique ; c’est une révolution des pouvoirs. Le vote électronique aurait été un formidable moyen de mobilisation des jeunes en particulier.

-Ce moment a également été une phase de grands clivages politiques, idéologiques, mais souvent de chamailleries personnelles, de batailles d’égo… ce qui animait la scène politique pour le grand public. Une animation que l’on ne ressent pas aujourd’hui, surtout après la pandémie où tout le monde semble être d’accord sur tout.

Vous l’avez-vous même écrit : « La pandémie a effacé des années de lutte contre la pauvreté partout dans les pays en développement et a renforcé la tendance à concilier une économie de marché et des aspirations plus égalitaires. Le mot « social » est dans la bouche de tous les acteurs politiques et personne n’a plus le monopole de la solidarité. Quels sont alors les sujets sur lesquels les partis politiques s’opposent ? Qu’est-ce qui différencie pour un électeur le RNI du PPS, le PJD de l’USFP ou de l’Istiqlal ? »

-La réponse est dans votre question. La pandémie est un accélérateur des vulnérabilités et partout il y a une tendance à renforcer les politiques de réduction des inégalités qui peuvent prendre au moins trois formes : égaliser les chances, réparer les dégâts par la redistribution ou changer le processus de production des inégalités. C’est pourquoi les programmes de tous les partis semblent relever de la social-démocratie ; c’est pour dire qu’au-delà des programmes présentés, l’enjeu des consultations du 8 septembre est le rapport de force entre deux projets de société, le conservateur étant porté par le PJD.

– Ces élections risquent selon certains pronostics de porter à la tête du gouvernement des profils qui sont plutôt étiquetés technocrates, issus du monde des affaires. Pensez-vous que ce genre de profils pourrait répondre aux attentes du moment ? Et surtout assumer le rôle politique d’un gouvernement, celui de parler au peuple, voire de l’affronter quand il s’agit de faire passer des réformes douloureuses ?

Les technocrates n’ont pas le monopole de l’efficacité et les politiques celui du sens politique, mais il est vrai que le profil idéal d’un chef du gouvernement est une alchimie entre le sens politique et la compétence, ainsi qu’une capacité à gérer le conflit des temporalités du politique et de l’économique.

La principale équation pour un gouvernement est celle de l’acceptabilité des réformes qui ne font jamais l’unanimité car il y a toujours des perdants et des gagnants. Gouverner, c’est par définition faire des mécontents. En définitive, le souci permanent de tout gouvernant, quelle que soit son étiquette, est d’identifier les outils pour comprendre le citoyen et définir une pratique politique à l’ère du numérique. A titre d’exemple, des enquêtes en continu et à grande échelle peuvent constituer un instrument de mise en œuvre des politiques publiques.

– Le monde a viré à gauche après la pandémie. Chez nous, la gauche est plus que jamais dispersée, atterrée. Comment l’ancienne Usfp-iste que vous êtes et qui a connu et vécu les moments de gloire de la gauche au Maroc vit cela ?  

-L’expression « virer à gauche » mérite d’être explicitée. Est-ce la croissance continue de l’État-providence ? Est-ce le sens de la solidarité et de l’action collective à la place du règne de l’individu ?

Les deux ont permis au capitalisme de se maintenir. Presque tous les pays disposent de législations sociales, de syndicats, même affaiblis, d’institutions de retraite et d’assurance maladie… Ce qui constitue le terreau de la social-démocratie, autre nom du socialisme démocratique qui ne peut se passer du marché.

Les socialistes ont donc changé le capitalisme, ils n’auraient rien à faire sur la scène de l’histoire. Fausse lecture. Le public susceptible d’adhérer aux thèses socialistes ne cesse de s’élargir. Le déclin de l’USFP n’est pas dû à l’absence d’une majorité sociologique, il n’est pas une fatalité, il s’agit plutôt d’une incapacité politique à un moment où triomphent les idées et les valeurs de gauche. Ironie de l’histoire !

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