Elections : David Gœury prédit un « crash » pour le PJD dans les communales

INTERVIEW. Suivant la campagne électorale sur le terrain, au jour le jour, le géographe prédit un véritable « crash » pour le PJD dans les communales, qui profitera à l’Istiqlal, au RNI et au PAM. Le pronostic est incertain pour les législatives où la victoire se jouera sur quelques dizaines ou centaines de voix, avec une soirée électorale qui promet d’être longue et riche en suspense.

Élection des chambres professionnelles à Laâyoune. MAP

Elections : David Gœury prédit un « crash » pour le PJD dans les communales

Le 7 septembre 2021 à 21h12

Modifié 7 septembre 2021 à 21h13

INTERVIEW. Suivant la campagne électorale sur le terrain, au jour le jour, le géographe prédit un véritable « crash » pour le PJD dans les communales, qui profitera à l’Istiqlal, au RNI et au PAM. Le pronostic est incertain pour les législatives où la victoire se jouera sur quelques dizaines ou centaines de voix, avec une soirée électorale qui promet d’être longue et riche en suspense.

Géographe, membre du think-tank Tafra et chercheur associé au laboratoire Médiations de Sorbonne Université, David Gœury nous livre dans cet entretien un décryptage du déroulement de cette campagne électorale assez spéciale qu’il suit sur le terrain.

Depuis Tata où il s’est rendu ces derniers jours pour observer cette triple consultation populaire, le géographe nous décrit le déroulement des choses sur le terrain, la grande intensité de la campagne électorale qui s’est faite selon lui en trois étapes, démarrant en toute discrétion dès janvier, avant de s’accélérer ces derniers jours à l’approche des scrutins décisifs des législatives, des communales et des régionales. Avec une phase intermédiaire en juillet-août qui a permis aux partis de tâter le terrain, de mobiliser les militants et les réseaux de clientèle, à l’occasion des élections syndicales et professionnelles.

Son décryptage de cette campagne en plein Covid prend à contre-pied toutes les intuitions que l’observateur lambda peut avoir, le chercheur affirmant que la campagne de 2021 est plus intense, dense et riche que celles de 2011, 2015 ou de 2016 où il n’y avait pas de virus mortel qui vivait parmi nous, et où les enjeux politiques étaient (d’apparence) plus importants avec une forte polarisation entre deux courants qui se battaient pour la première place.

Dans les communales, on sait aussi que le PJD a moins de chances d’avoir les scores mirobolants des dernières élections de 2015. Mais David Goeury va plus loin et prévoit, chiffres à l’appui, une lourde défaite du parti islamiste où il risque de perdre selon ses calculs entre 30% et 40% des suffrages et de ses élus. Un véritable « krach boursier » qu’il explique avec des arguments, et qui va profiter selon lui essentiellement à l’Istiqlal, notamment dans les villes, mais aussi au RNI et au PAM dans le monde rural.

Quant aux législatives, contrairement au sentiment ambiant d’une victoire quasi acquise du parti de Aziz Akhannouch, David Goeury pense que rien n’est gagné d’avance pour la colombe. Et donne un certain « bonus » à l’Istiqlal, parti qui mène, selon lui, une campagne silencieuse, sans bruit, mais efficace, et qui a le plus de chances de récupérer les voix des déçus du PJD.

Nizar Baraka serait ainsi selon lui le favori dans cette configuration pour diriger le prochain gouvernement. Comme un certain Abbas El Fassi en 2007, arrivé premier aux élections et devenu premier ministre à la surprise générale…

Un pronostic qu’il relativise toutefois, avançant que malgré les tendances lourdes de vote que l’on peut observer, rien n’est sûr dans cette campagne, contrairement aux élections de 2011 et de 2016. Car la victoire se jouera selon lui sur quelques dizaines ou des centaines de voix. Fini les victoires annoncées dès 21h, ce mercredi 8 septembre, il va falloir attendre le décompte final pour connaître l’heureux gagnant. Le suspense sera donc garanti et la soirée électorale promet d’être longue et riche en rebondissements. 

Médias24: Après Tiznit, vous êtes passés à Tata où vous poursuivez votre travail d’observation de la campagne électorale. Comment se passent les choses sur le terrain à la veille du jour du jour J ?

-Il y a une mobilisation très forte sur le terrain, aussi bien dans le monde rural qu’urbain. Cette mobilisation s’est faite en plusieurs étapes.

-Cela a commencé avec les élections syndicales de juillet ?

-Cela a commencé en réalité dès janvier avec une mobilisation très forte dans le monde rural pour identifier des candidats à même de défendre les couleurs des différents partis. Les principales têtes de liste aux élections législatives ont ainsi mobilisé des relais dans l’ensemble des communes.

C’est une mobilisation qui a été très discrète, en passant par les réseaux de notabilité. Ce travail explique la victoire massive du RNI aux élections professionnelles. Des résultats qui sont le fruit d’un travail en amont déclenché très tôt dans l’année 2021.

Idem pour l’Istiqlal qui est un parti dont on parle très peu, mais qui fait une campagne très intense, mais plus silencieuse. Le parti a progressé aussi bien lors des élections syndicales de juillet que dans les élections professionnelles d’août.

Le PAM s’est aussi fortement mobilisé surtout face à la menace de la montée du RNI. Le parti est entré en résistance et a réagi fortement, car il se voyait, à raison, comme le principal perdant de la montée du RNI.

-Mais les choses se sont vite accélérées dès les élections professionnelles du mois d’août, qui ont revêtu un enjeu assez particulier cette année…

-C’était en effet une phase d’accélération dans la mobilisation des partis, des réseaux, des militants. Car vu le temps court de la campagne électorale précédant les élections du 8 septembre au Maroc, les élections professionnelles ont permis aux partis de faire des semaines de campagne sur le terrain dès le mois d’août. Cela a été l’opportunité pour les militants de pouvoir faire un premier tour de leur circonscription, d’aller à la rencontre des citoyens. Et cela s’est fait aussi bien dans les villes que dans les campagnes, à travers la prise de contact avec les réseaux économiques en ville, les associations d’usagers de l’eau agricole et les coopératives agricoles dans les campagnes. Les élections professionnelles ont accéléré la mobilisation des partis.

-Et là on est dans la troisième phase, le sprint final…

Cette troisième phase est très intensive, à l’image de la démultiplication des permanences de campagne, surtout dans les quartiers à forte densité de votants.

Dans les villes moyennes, comme Tiznit, dans l’ancienne médina se retrouvent côte à côte le RNI et l’USFP et sur le trottoir d’en face, le PAM…. Autour de la source historique qui a été réhabilitée au cœur de la médina, pour faire office de place publique, vous avez à la fois le MP, le PJD, l’USFP, puis dans la rue qui permet d’y accéder, vous trouvez l’UC au Sud, et l’Istiqlal au Nord dans la rue de sortie, puis le RNI à quelques dizaines de mètres. Il en est de même dans le hameau périphérique de Doutarga. Le maillage par les partis est très dense.

Le même phénomène est visible dans des petites agglomérations urbaines, comme à Tata par exemple, où il y a une campagne très forte du RNI, avec des permanences de campagne, des affiches, des véhicules garés pour porter les posters des têtes de liste… Cette intensité se voit également dans le monde rural.

Les partis n’ont plus les grandes dépenses des meetings et des grands rassemblements. Ils ont donc démultiplié les dépenses ciblées pour couvrir au maximum le terrain, ce qui en fait une campagne de proximité. Un indicateur est celui du marché de location de voitures. Actuellement, il est très difficile voire impossible de trouver des véhicules disponibles. Tout le parc est mobilisé dans la campagne par les partis politiques.

Dès que vous sortez des grandes villes, la campagne est extrêmement intense et assez exceptionnelle du fait du cumul des élections communales, régionales et législatives

-C’est une campagne assez exceptionnelle que l’on vit donc ?

-Dès que vous sortez des grandes villes, on est en effet dans une situation de campagne extrêmement intense et assez exceptionnelle du fait du cumul des élections communales, régionales et législatives. Par ailleurs, vous avez un afflux continu d’électeurs qui résident dans les villes mais qui sont inscrits dans leur village d’origine. Ces derniers prennent souvent la route en convoi depuis Casablanca, Rabat, Tanger mais aussi Safi pour aller voter dans leur village.

-Plus intense qu’en 2011, 2015 ou 2016 où il y avait un certain contexte politique favorable à la participation, au débat politique, à la polémique, avec une forte polarisation PJD-PAM?

-Oui, cette campagne est beaucoup plus active, dense, que les trois dernières. 2015 était certes une campagne assez soutenue du fait des premières élections régionales au suffrage universel direct. Mais aujourd’hui, la campagne est beaucoup plus intense que les deux dernières élections.

-Comment expliquez-vous cela ? Les enjeux actuels sont-ils beaucoup plus importants qu’en 2011, 2015 et 2016 ?

-Oui, pour une principale raison : en une journée, les électeurs vont décider de l’architecture politique du Maroc pour les 5 prochaines années. C’est extrêmement important. Il ne faut pas oublier non plus que cette étape va ouvrir une nouvelle phase d’élections indirectes. Les communales ouvrent la porte des élections provinciales et préfectorales, puis celles de la deuxième chambre, qui sont autant de lieux de pouvoir. On observe ainsi le déploiement de stratégies nouvelles, du fait que tous les scrutins se font la même journée.

Quand les communales et les législatives ne sont pas organisées la même année, vous espérez mettre en corrélation la représentation législative avec les collectivités territoriales que sont les provinces et les communes…

Une personne qui se présente au parlement aujourd’hui pense en même temps aux relais, aux hommes et parfois aux femmes, qu’il doit placer dans les conseils provinciaux ou dans les communes rurales pour pouvoir exécuter des politiques publiques. Cela rend les enjeux beaucoup plus complexes.

-Il y a une question qui intrigue le paysage politique : pourquoi le PJD n’a pas couvert toutes les circonscriptions dans les communales. Est-ce qu’il sait que la bataille est perdue d’avance et évite par pur pragmatisme la déperdition d’énergie, ou veut-il volontairement réduire sa voilure dans les communes rurales ?

-En fait, le PJD a connu un désengagement de ses militants, notamment dans les communes rurales qui sont découpées en circonscriptions uninominales. En 2015, le parti a profité d’un engouement militant qui avait gagné les campagnes via des profils qui étaient généralement des professeurs, des instituteurs, des infirmières… Une catégorie socioprofessionnelle socialisée politiquement durant ses études supérieures qui avait réussi à entraîner avec elle des gens qui n’étaient pas forcément proches du PJD ou du MUR, mais qui estimaient qu’ils pouvaient travailler sous l’étiquette PJD.

C’étaient des gens de bonne volonté, qui misaient aussi sur l’unité villageoise pour pouvoir développer des projets locaux. Parmi ces candidats, certains défendent l’unité villageoise et le principe du consensus… Ces candidats ont été pris dans cette vague PJD de bonne foi. Puis s’est ajouté en 2015 tout un ensemble d’opportunistes, des candidats qui au niveau local étaient encartés USFP, PAM ou dans d’autres partis, mais qui ont rejoint le PJD parce que c’était le cheval gagnant à l’époque.

Ce qui s’est produit aujourd’hui, c’est que les militants qui étaient très investis dans le milieu rural se sont fatigués. Certains vieillissent et ne sont pas prêts à s’investir au quotidien. D’autres ont senti la critique sourde de la gestion des collectivités locales par le PJD, car le parti n’a pas répondu aux attentes des citoyens ruraux.

Dans les milieux agricoles, les projets passaient soit par le RNI pour l’accès aux directions provinciales de l’agriculture, soit par les conseils provinciaux dont très peu sont contrôlés par le PJD et qui ont en réalité un certain pouvoir. Le président du conseil provincial est l’interlocuteur privilégié du gouverneur. Donc pour des programmes comme l’INDH ou pour tout un ensemble de grandes politiques provinciales, il a un poids important et une certaine influence sur la prise de décision.

Nous avons eu des entretiens avec des élus PJD de 2015, qui nous ont dit que le parti les avait ignorés pendant ces 5 dernières années et que le parti ne les avait pas suffisamment défendus. Quand ils présentaient des dossiers, leurs projets passaient au second plan parce que le président du conseil provincial était soit PAM, Istiqlal, USFP ou issu d’une autre formation politique. Les partis privilégient logiquement leurs ouailles.

Beaucoup de ces élus déçus ont préféré se présenter sous une autre étiquette. Quant aux opportunistes, ils sont passés RNI.

Le PJD a donc perdu à la fois des militants historiques qui se sont lassés, des citoyens prêts à travailler et des opportunistes qui ont senti le vent tourner et misent désormais sur le RNI.

Le PJD a présenté 47% de candidats en moins aux communales parce qu’il n’a pas trouvé de candidats à présenter

-C’est une claque pour le PJD ce que vous racontez…

-C’est effectivement assez inquiétant pour le PJD. Perdre ses candidats locaux, signifie que vous n’arrivez plus à disposer de relais au plus près des citoyens. Or, tous les grands partis ont augmenté le nombre de leurs candidats aux élections communales, exception faite de l’UC et du PJD qui en a perdu 47%.

-Ils n’ont donc pas tout couvert, parce qu’ils n’ont pas trouvé de candidats…

-Exactement. Ils n’ont pas trouvé de candidats pour défendre leurs couleurs.

-Ce vide PJD, à qui il va profiter ?

-Au RNI, au PAM et à l’Istiqlal…

Mécaniquement, c’est le RNI qui va le plus profiter du vide laissé par le PJD dans le rural

-Mais qui va récupérer la plus grosse part du gâteau, selon vous ?

-Vu le taux de couverture du RNI qui est exceptionnel (ils ont réussi à mobiliser des candidats dans 80% des circonscriptions uninominales, ce qui est un effort phénoménal et le fruit d’un travail enclenché sur près d’une année), mécaniquement, c’est eux qui vont profiter le plus de ce vide laissé par le PJD dans le rural.

Le RNI a aussi fait l’effort d’aller chercher des profils qui ont déjà une assise électorale locale, ou des anciens élus qui ont une clientèle qui va voter pour eux.

Il est aussi important d’observer la réaction du PAM qui a augmenté son nombre de candidats aux élections communales couvrant 67% des circonscriptions alors qu’en 2015, ils avaient recueilli 1,3 million de voix aux communales.

-En termes de couverture, qui sont les partis qui se positionnent le mieux ?

-Le RNI en tête avec 25.492 candidats, suivi du PAM avec 21.192 candidats et de l’Istiqlal qui a présenté 19.845 candidats. L’Istiqlal a également étendu son réseau, sachant que le parti avait récolté plus d’un million de voix en 2015.

L’Istiqlal a fait une campagne efficace à bas bruit

-Pensez-vous que l’Istiqlal a des chances de rivaliser avec le RNI et le PAM qui semblent être les favoris dans les communales, surtout dans le monde rural ?

-Oui, clairement. L’Istiqlal a choisi de faire une campagne à bas bruit. Le parti a progressé aussi bien lors des élections syndicales que lors des élections professionnelles.

Par ailleurs, l’Istiqlal a négocié des présidences stratégiques lors des élections des chambres professionnelles. Les Istiqlaliens arrivent à construire des coalitions et ont emporté les fleurons des chambres professionnelles, les chambres de commerce, d’industrie et de services des régions de Casablanca-Settat et de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, les deux plus grandes régions industrielles du pays.

-L’Istiqlal, c’est en fait une machine silencieuse…

-Nizar Baraka a misé sur la discrétion pour se positionner dans la coalition à venir. De plus, le parti a le sentiment que sa stratégie de campagne fonctionne. Pourquoi aller chercher à faire du bruit alors que vous prenez le risque d’être attaqué par vos adversaires?

Le RNI a fait une campagne très tonitruante notamment sur les réseaux sociaux. Mais il s’est retrouvé de ce fait être la première cible des attaques des autres partis, de la société civile et des citoyens sur les réseaux sociaux. Les campagnes de communication très actives peuvent créer de l’adhésion, mais aussi renforcer l’opposition.

L’Istiqlal mène une autre stratégie. Il a identifié une tendance d’un retour d’un vote istiqlalien après le départ de Chabat. Son électorat est très satisfait de cette situation silencieuse. Les figures historiques s’y retrouvent également. Il a choisi un positionnement qui fait de Nizar Baraka un des candidats favoris pour être Chef du gouvernement.

-Vous pensez donc que l’Istiqlal a de sérieuses chances d’arriver premier aux législatives ?

-L’Istiqlal a en effet beaucoup de chances de remporter les législatives. Mais ça va se jouer à tellement peu que c’est très difficile d’avoir une estimation précise du nombre de sièges ou de voix qu’il pourra récolter. Même chose pour les autres partis.

Vu la dynamique actuelle et le nouveau quotient électoral, RNI, Istiqlal, PJD, PAM vont se retrouver autour de 70 sièges. La première place va se jouer à quelques sièges près. Et des sièges qui sont dans des circonscriptions à 2 ou 3 sièges, comme Assa-Zag, Tata, Médiouna, Berkane où les résultats se jouent quelquefois à quelques dizaines ou centaines de voix. En 2016, à Sidi Ifni par exemple, un siège s’est joué à 6 voix.

-Ces 4 partis ont donc toutes leurs chances d’arriver premiers aux législatives. Vous ne croyez donc pas en cette victoire que l’on dit déjà acquise pour le RNI ?

-Ce n’est pas encore gagné pour le RNI. Le parti part de très loin. Et même les candidats RNI que j’ai rencontrés dernièrement restent mesurés et tablent sur 70 à 80 sièges maximum. Ce qui revient à multiplier par deux leur résultat de 2016. Il est très difficile d’obtenir plus de 80 sièges. Car désormais un parti peut très difficilement obtenir deux sièges dans la même circonscription électorale aux élections législatives du fait du quotient électoral. Et je ne crois pas qu’il y aura une mobilisation massive dans les villes pour que ce type de résultat se réalise.

Par ailleurs, le RNI observe la résistance des autres partis qui ne se sont pas laissés écraser par sa nouvelle machine électorale qu’il a élaborée à partir de janvier. Lors des dernières semaines, ils ont réagi activement. Par ailleurs, ces partis ont chacun leurs propres fiefs, comme l’Istiqlal dans le sud saharien, le PAM à Marrakech-Safi. Les candidats RNI connaissent cette géographie et sont donc modérés dans leurs pronostics.

-Donc tout le monde fait finalement les mêmes calculs, croit en ses chances d’arriver premier, mais personne n’est sûr de rien…

 –Exactement. Les seuls qui sont pessimistes dans cette campagne, ce sont les troupes du PJD. Le fait d’avoir autant de difficultés à mobiliser des candidats est venu attester de la désaffection que connaît le parti dans les communes rurales et les petites villes.

-Pour un parti qui a dirigé de grandes villes, et deux gouvernements successifs, ne pas réussir à attirer de candidats est révélateur d’une grande crise…

-Le PJD a perdu 47% de ses candidats. C’est un coup dur car dans les communes rurales, de nombreux militants PJD ne sont plus prêts à sacrifier de leur temps, de leur énergie pour faire campagne.

-C’est comme si le RAJA commençait à perdre son public…

Exactement. Et même pas son public, ses ultras…

Il y a une lassitude, une fatigue, un problème de renouvellement. Et puis le PJD a décidé, il faut le dire, de faire une campagne de militants, sans forcer sur la machine.

Dans certaines circonscriptions, il y a des partis qui n’avaient pas de candidats, mais qui sont arrivés à trouver des jeunes qui font campagne pour eux. Ces jeunes, même s’ils ne prennent que 40 ou 50 voix, ils seront récompensés. Ce sont des jeunes qu’on missionne pour faire campagne. Ils vont s’engager, et derrière ils sont récompensés, rémunérés par le candidat aux législatives qui se dit que de toutes les manières, il vaut mieux faire ça que de laisser le vide. Mais le PJD ne fait jamais ça. Il n’a pas de réseau de clientèle. Il se dit s’il n’y a personne, ce n’est pas grave…

Selon mes estimations, le PJD perdrait 30% de son électorat et 40% de ses élus communaux

-Donc si on suit votre raisonnement, le PJD perdait beaucoup dans les communales du fait de ce vide laissé dans les circonscriptions uninominales. Avez-vous une estimation des pertes que le parti risque de subir ?

 –Il perdrait selon mes calculs 30% de son électorat et 40% de ses élus communaux.

-Ce n’est pas une perte ce que vous décrivez, mais un « Krach boursier »… Comment avez-vous obtenu ce résultat ?

-Le PJD a perdu 7.629 candidats entre 2015 et 2021. Or si nous prenons les 7.629 candidats ayant recueilli le plus faible nombre de suffrages en 2015, ces derniers représentent 462.399 suffrages sur 1.558.715 de voix récoltées en 2015, soit 29,7% des suffrages. Et 1.950 élus communaux sur 5.018, soit 38,8% des élus. Donc dans l’hypothèse d’une baisse mécanique des suffrages PJD du fait de l’absence de candidats dans les circonscriptions uninominales pour défendre les couleurs du parti, le PJD perdrait près de 30% de son électorat et 40% de ses élus communaux.

Dans cette configuration, le PJD n’aurait recueilli en 2015 que 1.096.316 suffrages et serait alors arrivé loin derrière le PAM en nombre de voix et aurait devancé l’Istiqlal de 28.000 voix seulement. Or, le PAM et l’Istiqlal ont augmenté leur couverture électorale en 2021. Il en est de même pour le RNI qui avait recueilli 880.000 suffrages en 2015.

Dans ces conditions, il est probable que le PJD arrive 4ème aux élections de 2021 en nombre de suffrages.

Ceci étant dit, le PJD s’accroche malgré ce que vous qualifiez de « krach boursier ». Car en perdant 47% de ses candidats, il ne perd que 30% des suffrages. Ce qui est une bonne performance qui s’explique par le fait que les candidats PJD qui rapportent le plus de voix sont les candidats urbains.

-Ces 462.399 voix perdues seront donc mécaniquement récupérées par les autres partis, toutes choses étant égales par ailleurs. Ce sera un des gros enjeux de la bataille électorale entre le RNI, le PAM et l’Istiqlal…

-Ces voix perdues par le PJD sont des voix concentrées dans le monde rural où les dynamiques collectives de vote sont très importantes.

A la différence des électeurs urbains, les électeurs ruraux utilisent l’abstention comme un geste collectif pour dénoncer l’absence de politiques publiques ou des politiques publiques de dépossession comme il a été possible de l’observer dans le Haut-Atlas. Mais outre ces configurations très particulières, les électeurs ruraux se mobilisent pour un candidat à même de défendre leurs intérêts. Par conséquent, ces 462.399 voix peuvent être récupérées par les autres partis politiques qui présenteront des candidats.

Par ailleurs, il faut ajouter à cela les 2 millions de nouveaux inscrits qui sont massivement des jeunes. Or, on ne sait pas très bien qui va voter, car il y a deux catégories de nouveaux inscrits.

Il y a beaucoup de jeunes urbains qui se sont inscrits dans une démarche volontariste citoyenne, mais dont on ne sait pas si leur inscription va se transformer en vote et encore moins pour quel parti. Puis, il y a des inscrits ruraux qui l’ont fait dans une démarche collective et donc qui sont mobilisés par les réseaux de clientèle qui vont organiser leur déplacement jusqu’aux bureaux de vote en affrétant des véhicules pour aller les chercher à plusieurs centaines de kilomètres parfois.

Le RNI a par exemple clairement ciblé les primo votants urbains. Il a développé une campagne précoce sur les réseaux sociaux pour cibler ces jeunes électeurs urbains. Ce n’est pas pour autant sûr que ça va fonctionner. C’est quelque chose qui devra être analysé après les élections. On s’amuse d’ailleurs avec les collègues, en disant que suite à la collecte des données électorales et à l’observation de ce qui se passe depuis le début de cette campagne et de ce qui se passera entre le 8 septembre et fin septembre, on aura de quoi travailler pendant au moins 5 ans…

-Le PJD ne serait-il pas dans une logique de concentrer tous ses efforts sur les législatives, tout miser sur l’électorat urbain pour s’assurer un nouveau mandat gouvernemental, quitte à accepter de perdre en influence dans les communes rurales ?

-Du fait du changement du quotient électoral, cette stratégie serait contre productive car il faut au contraire que le PJD mobilise davantage l’électorat rural pour obtenir des élus dans les provinces rurales pour compenser la perte des élus qu’il avait dans les préfectures urbaines. C’est un gros point d’alerte pour le PJD qui s’additionne aux résultats très décevants des élections syndicales et professionnelles.

Il a d’abord beaucoup régressé lors des élections syndicales, son syndicat n’arrivant pas à franchir le seuil nécessaire pour participer au dialogue social. Ensuite, en août, lors des élections professionnelles, il a eu le plus faible taux de conversion de ces candidats en élus dans les différentes chambres professionnelles notamment celles de l’artisanat, du commerce de l’industrie et des services. La tendance baissière est très claire.

Le PJD est considéré à raison comme un parti de classe moyenne urbaine faiblement implanté dans le monde rural, or les élections syndicales concernent principalement des urbains : les salariés du public et du privé. Idem pour les chambres professionnelles. Le PJD n’est pas très présent certes dans les chambres d’agriculture, mais les chambres de l’artisanat, du commerce et de l’industrie, concernent principalement des urbains. Le noyau militant historique du PJD n’arrive plus à étendre son audience électorale comme il avait réussi à le faire en 2015 et en 2016.

-Le PJD a perdu donc la cote également dans les villes ?

-En effet. La gestion locale par le PJD des grandes métropoles marocaines et de nombreux chefs lieux de province est très critiquée. La question sera : où va se déporter cet électorat urbain ? Est-ce qu’il va partir vers le RNI ? C’est peu probable. Va-t-il s’abstenir ? C’est possible. Ou est-ce qu’il va partir vers l’Istiqlal, un parti qui ne fait pas de bruit et qui a une forme de proximité avec le PJD ? C’est aussi un autre scénario possible. Ou va-t-il se diluer selon les profils des listes électorales et l’histoire de chaque ville ?  On aura la réponse après l’annonce et l’analyse détaillée des résultats…

Ces élections sont très compétitives et très différentes de celles de 2011 et de 2016, où clairement le PJD dominait la scène politique.

-L’Istiqlal est donc le mieux placé pour profiter de l’affaiblissement du PJD dans les villes, aussi bien dans les communales que dans les législatives ?

-Un transfert massif des électeurs PJD de 2015 et 2016 vers le RNI, le PAM, le MP, ou l’USFP, serait surprenant. Cela rappelle un peu le scénario de 2007 où les observateurs étaient persuadés que le PJD gagnerait les législatives et finalement du fait de la très faible participation aux élections, l’Istiqlal de Abbas El Fassi avait remporté le scrutin amenant ce dernier à être premier ministre, à la surprise générale, de 2007 à 2011.

Maintenant, les pronostics restent difficiles à établir. Comme je l’ai expliqué plus haut, les élections vont se jouer sur un petit nombre de sièges et de voix souvent du fait de particularités locales liées à la spécificité de chaque circonscription. Ces élections sont très compétitives et très différentes de celles de 2011 et de 2016, où clairement le PJD dominait la scène politique.

-Si on veut donc résumer, dans les communales, les pronostics peuvent être clairs. Le PJD perdra des plumes, le RNI, le PAM et l’Istiqlal progresseront. Mais aux législatives, les jeux ne sont pas encore faits.

-Pour les communales, oui, les pronostics sont assez clairs, le RNI a pris un avantage considérable dans le monde rural, mais sa campagne est plus difficile dans les très grandes villes.

Dans les villes, l’affaiblissement du PJD est prévisible vu son bilan décevant, surtout dans les grandes métropoles. Or, c’est beaucoup plus difficile pour le PJD de défendre son bilan local que son bilan gouvernemental, car dans de nombreuses métropoles comme Rabat, Salé, Tanger, Fès, Marrakech, Agadir, le parti a gouverné en situation de majorité absolue et ne peut pas donc justifier son mauvais bilan par des problèmes de coalition.

Maintenant, pour le RNI, Istiqlal et PAM, ce n’est pas parce qu’ils arriveront premiers dans une commune ou dans une ville qu’ils pourront la diriger. Il est très peu probable que ces partis obtiennent la majorité absolue, tout se jouera dans les coalitions. Et chaque grande ville, chaque commune, a une histoire particulière avec des rapports de force spécifiques. Rien n’est écrit d’avance, même si on peut entrevoir les grandes tendances de vote.

Des tendances dans les communales qui impacteront également les législatives du fait que le vote se fera le même jour. Les communales auront cette année un poids déterminant. Car plus de 90% des électeurs cocheront systématiquement les mêmes symboles pour l’ensemble des scrutins. Or, la majorité des électeurs votera d’abord pour un élu local dont elle cochera le symbole pour tous les autres scrutins.

-A quelques heures des élections, le suspense reste donc entier surtout pour les législatives…

-En effet. Ce qui est très différent de 2011 et de 2016 où on savait par avance qui allait gagner. Ce qui sera intéressant aussi, c’est que l’on ne saura pas qui va gagner en quelques minutes après le début des décomptes des votes comme en 2016, où on a su très rapidement que le PJD l’avait remporté au vu de l’avance qu’il avait prise sur les autres partis dans les grandes métropoles.

Les résultats des grandes villes et des petites circonscriptions sont connus très rapidement comme ceux de Rabat, Casablanca, Tarfaya, Dakhla, Assa-Zag… Mais il faut attendre longtemps les résultats des très grandes circonscriptions rurales comme Taroudant, Chichaoua…

Dans ces dernières, il y a beaucoup de douars avec énormément de bureaux de vote. On aura donc les résultats dans la nuit. Mais on devra attendre sans doute jusqu’au dernier moment pour connaître le nom du parti qui disposera du plus grand nombre d’élus au parlement et qui aura la charge de former le gouvernement. Et cela pourrait se jouer sur très peu de voix dans quelques circonscriptions clés. Ce qui rajoute au suspens de ces élections de 2021.

On n‘est pas, cela étant dit, à l’abri d’avoir des surprises… Ce qui révèle les dynamiques complexes des élections au Maroc. On résume souvent le Maroc à une dynamique nationale comme si on était dans une élection présidentielle à la française, alors qu’on est plutôt dans des dynamiques territoriales, avec des fiefs électoraux  bien établis, qui connaissent des trajectoires singulières.

-Mais on a aussi de nombreux « swing states », ce qui rend les choses encore plus compliquées…

-En effet. Les « swing states » ou les circonscriptions à même de changer de couleur politique sont très nombreuses au Maroc. Mais c’est intéressant d’en analyser l’ampleur, car cela vous montre les dynamiques des réseaux de notabilités.

Depuis 2011, on observait un basculement des circonscriptions urbaines vers le PJD du fait de l’épuisement de ces réseaux de notabilités dans les villes. Dans d’autres zones, on observe des basculements de ces réseaux de clientèles parce que justement des familles et des profils nouveaux viennent changer la donne, remettant en question des rapports de pouvoir établis parfois depuis plusieurs décennies. Enfin, certaines figures de notabilité changent de couleur politique.

-Mais on voit malgré tout qu’il y a une conscience politique qui se développe. Preuve par ce vote sanction attendu pour le PJD, qui n’est pas lié aux réseaux de clientèles mais à une prise de position politique claire et nette de la part des électeurs….

-La conscience politique prend des formes différentes selon les contextes géographiques. Dans les villes et les grandes métropoles, la contestation nourrit l’abstention très forte. Il est donc difficile d’analyser ce phénomène car il se cumule à des formes de désengagement.

Dans les campagnes, il y a en revanche une très forte conscience politique contrairement à ce que l’on imagine. Tous les travaux qui sont menés sur le vote dans les campagnes le montrent, depuis les travaux de Mohamed Tozy et de Mohamed Tamim et ceux plus récents de Zakaria Kadiri et Hind Ftouhi ou encore les observations continues que nous menons sur le terrain.

Cet engagement dépasse la simple dimension partisane et s’articule beaucoup au principe du projet, de la définition d’un futur. J’étais récemment avec un collectif d’agriculteurs sur un périmètre irrigué. Ils m’ont dit qu’ils sont prêts à travailler avec n’importe lequel des élus. L’essentiel sera qu’il les aide à concrétiser leurs projets. Mais en même temps, ils disent que s’il ne travaille pas avec eux, ce sera la guerre… Car leurs attentes sont très fortes.

L’approche est donc très pragmatique avec un très grand désir dans beaucoup de zones rurales de voir des projets se mettre en place, avec des dynamiques intégratives, participatives.

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