Entretien (I). Mustapha Sehimi: Pour la première fois, une vraie campagne électorale 2.0

Avec la pandémie, les nouveaux canaux de communication dans le digital, le nouveau modèle de développement, c'est une campagne électorale atypique et inédite qui a démarré ce jeudi 26 août 2021. Elle durera 12 jours et mettra en lice 32 partis. Mustapha Sehimi, politologue, décrypte nous ce démarrage. Un entretien en deux actes, dont voici la première partie.

Entretien (I). Mustapha Sehimi: Pour la première fois, une vraie campagne électorale 2.0

Le 26 août 2021 à 19h03

Modifié 27 août 2021 à 10h46

Avec la pandémie, les nouveaux canaux de communication dans le digital, le nouveau modèle de développement, c'est une campagne électorale atypique et inédite qui a démarré ce jeudi 26 août 2021. Elle durera 12 jours et mettra en lice 32 partis. Mustapha Sehimi, politologue, décrypte nous ce démarrage. Un entretien en deux actes, dont voici la première partie.

Médias24: La campagne officielle démarre ce jeudi. On a toutefois l’impression que nous ne sommes pas dans une ambiance électorale, on ne voit pas de passion, cela n’alimente pas les conversations. Pourquoi?

Mustapha Sehimi: Oui, on constate qu’il n’y a pas de grande ferveur civique. Il faut dire que l’agenda dans lequel nous nous trouvons est assez particulier, c’est la fin de l’été, il y en a qui sont en congé et/ou se préparent à la rentrée scolaire.

Mais surtout, il y a l’anxiété liée à la pandémie et à la propagation du variant delta. C’est le sujet principal qui inquiète la population en ce moment et la campagne électorale a du mal à s’inviter aux débats. 

Il faut dire aussi qu’il y a des membres des équipes de campagne des candidats qui ont été touchés par la covid. Des sources au sein de quelques partis m’ont confirmé cela, ce qui a eu pour conséquence de déstabiliser les préparatifs de la campagne.

Prenant en compte tous ces éléments, ce n’est pas sûr qu’il y ait une grande dynamique électorale dans la société d’ici le 7 septembre.

– Les mesures de restrictions risquent-elles de limiter l’action des candidats et par ricochet impacter négativement la campagne ?  

– Pire que cela, il y a encore une grande incertitude chez les partis quant aux mesures restrictives relatives à la campagne. Il y a des informations qui circulent qui ne sont pas encore confirmées sur de possibles restrictions, par exemple limiter les caravanes à 5 voitures. Selon mes informations, les partis sont encore dans le flou sur la réglementation en vigueur. 

Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura pas de grands meetings, pas de rassemblements, ni de réunions publiques. Cela va bien évidemment impacter négativement la campagne.

– Les réseaux sociaux vont davantage être mis à contribution dans cette campagne. On assistera peut-être à une campagne essentiellement digitale à cause de la pandémie. Qu’en pensez-vous ? Quels avantages cela peut-il avoir ou non ?

– Le passage aux réseaux sociaux a déjà été remarqué dans les élections de 2015 et de 2016. Mais ce que nous constatons maintenant, c’est une accélération inédite de ce phénomène. Nous assistons à une campagne électorale 2.0.

La pandémie a été un vecteur de numérisation de la société. Le basculement s’est fait avec le confinement, où on a constaté une digitalisation accrue de plusieurs aspects de la vie. C’est maintenant un phénomène général et il a touché également la vie politique.

Or, cela impose aux partis d’avoir une nouvelle stratégie digitale et de recruter des compétences en marketing digital afin de maîtriser l’utilisation de ces nouveaux supports.

Le PJD s’était distingué en 2016 par sa stratégie digitale. Aujourd’hui, il a été rejoint par le RNI, l’Istiqlal, le PAM et le PPS. Par contre, nous remarquons que l’USFP, le MP et l’UC restent relativement à la marge de ce processus.

Pour revenir à votre question, cette transformation a le mérite de toucher plus de citoyens et surtout les jeunes. A mon avis, l’inconvénient c’est qu’elle impose d’utiliser des formats courts avec un message plus pédagogique. Par conséquent, on assiste à une vision trop réductrice et simplificatrice du discours politique. Nous n’avons plus droit actuellement à la dialectique et au récit politique des leaders de partis, qui apportaient une certaine profondeur à leur idées.

Il faut noter également que c’est un phénomène qui a plus d’effet dans le monde urbain que rural. Dans les campagnes, ce sont des facteurs sociologiques comme la tribu qui influencent davantage le vote.

– Parlons de la transhumance. Beaucoup de changements de partis. Pourquoi? Le quotient électoral seul suffit-il à l’expliquer?

– Nous comptons aujourd’hui au parlement une trentaine de députés transhumants, en plus de centaines de conseillers communaux.

Sur le plan des libertés, rien n’interdit qu’une personne change de formation politique. C’est d’ailleurs prévu par la loi qu’un élu démissionne de son parti. Par contre, la loi ne sanctionne que les députés, les conseillers communaux étant épargnés. Dans ce cas, le député est déchu de son siège et des élections partielles sont programmées.

Or, ce qu’on remarque, c’est que les députés ne déclarent leurs départ du parti qu’à la fin de la législature. A ce stade, il ne reste plus de temps pour organiser des élections partielles.

Sur le plan éthique, on peut estimer que le pacte moral qui lie l’élu aux électeurs est rompu. Mais il est important de signaler qu’au Maroc, le vote est plus lié à la personne qu’au parti. L’appartenance politique est souvent reléguée au second plan. C’est un phénomène que nous constatons dans le monde rural, mais également dans les villes où on voit l’influence que peuvent avoir certains notables.

L’autre raison, c’est l’effet mécanique du changement qu’a connu le quotient électoral. Ce dernier va non seulement corriger la surreprésentation des grands partis dans la scène politique, mais aussi les petits partis peuvent bénéficier de meilleurs profils de candidats. N’oublions pas que la candidature aux élections n’est pas exclusive aux partis politiques, on peut également se présenter en tant qu’indépendant. Le quotient électoral pourra également favoriser les listes indépendantes. D’ailleurs, nous avons remarqué que lors des élections des chambres professionnelles, la participation et la réussite des indépendants ont été particulièrement importantes.

– Parlons de l’argent. Ses adversaires pointent le RNI. Est-il le seul à mobiliser de grands moyens ? Est ce que les accusations sont justifiées? Est ce que les règles relatives à l’usage de l’argent sont bien respectées, bien contrôlées ?

– Le financement de la campagne électorale au Maroc est régi par des textes de loi. Il faut savoir que l’Etat a réservé 360 millions de dirhams pour financer les campagnes électorales au titre des deux chambres du parlement.

C’est un mauvais procès qu’on fait au RNI. Il n’y a pas de campagne électorale sans argent. Tous les partis ont besoin d’être financés que ce soit par l’État, par l’apport des candidats et des militants. Aujourd’hui par exemple, le PPS et le PSU se trouvent désavantagés à cause du manque de financement.

Toutefois, il est difficile d’établir une traçabilité de tous les moyens engagés dans la campagne. On ne peut pas vraiment savoir combien chacun a dépensé dans sa campagne pour pouvoir juger.

Par contre, ce qui pose vraiment problème, c’est l’argent sale issu du trafic de drogue ou de la contrebande, ou encore l’achat de voix. Mais c’est aussi au citoyen d’avoir un sens civique plus élevé, car s’il n’y pas de demande, il n’y aura pas d’offre. C’est un phénomène social qui doit être combattu. Il touche d’ailleurs même les élus locaux, qui vendent leurs voix aux plus offrants, lors de la constitution des bureaux des conseils territoriaux.

-Avez-vous un pronostic de taux de participation ? 

-Si on a choisi d’organiser les trois élections simultanément le même jour (le 8 septembre), c’est à cause des risques liés à la pandémie, à la difficulté et au coût qu’engendre l’organisation de trois élections différentes la même année, mais aussi pour que les communales qui sont traditionnellement plus attrayantes puissent tirer vers le haut le taux de participation.

En 2015, le taux de participation pour les communales et les régionales était de 53%, tandis que pour les législatives de 2016, le taux a été de 43%. Saâd Eddine El Otmani, le chef du gouvernement ,pense que le taux sera autour de 45%.

Je pense que la pandémie reste le problème numéro un des citoyens, les élections n’arrivent pas à intéresser dans ce contexte.

Il faut aussi prendre en compte les conséquences qu’aura le rapport sur le nouveau modèle de développement (NMD). Jusqu’à fin mai, les partis n’avaient pas de programme, ils attendaient la direction qu’allait prendre le rapport de la CSMD.

Ils devaient adapter leurs programmes à ce nouveau cadre référentiel qui englobe les trois prochaines législatures. Mais on a noté une difficulté à traduire les axes stratégiques du NMD en programmes et mesures claires.

Cela pose également le problème de la différenciation des programmes électoraux. Les partis ont des difficultés à se distinguer. Que ce soit les partis de la coalition gouvernementale ou les partis de l’opposition, ils devront tous s’inscrire dans la ligne du NMD. Dans cet exercice, ils perdent de leurs identités et de leurs spécificités.

En plus, les grandes réformes ont toutes été déjà lancées par le SM le Roi, qu’il s’agisse de la généralisation de la protection sociale, de la réforme du secteur public ou de la régionalisation avancée. Cela réduit encore plus le périmètre de choix des partis politiques.

Pour toutes ces raisons, je pense qu’il n’y aura pas de grande mobilisation des électeurs.

Deuxième partie de l’entretien

Entretien (II). Mustapha Sehimi : les scénarios de l’après-élection

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