Une élection sans campagne est-elle une élection?

Le ministre de l'Intérieur a réaffirmé vendredi soir que les élections communales, régionales et législatives se tiendront à la date fixée, c'est-à-dire le 8 septembre. Mais la situation épidémique empêche depuis le 2 août toute réunion électorale. Comment sera donc cette campagne? Les réseaux sociaux et le distanciel peuvent-ils se substituer aux méthodes et aux réseaux traditionnels de mobilisation électorale ?

Une élection sans campagne est-elle une élection?

Le 8 août 2021 à 18h06

Modifié 9 août 2021 à 9h39

Le ministre de l'Intérieur a réaffirmé vendredi soir que les élections communales, régionales et législatives se tiendront à la date fixée, c'est-à-dire le 8 septembre. Mais la situation épidémique empêche depuis le 2 août toute réunion électorale. Comment sera donc cette campagne? Les réseaux sociaux et le distanciel peuvent-ils se substituer aux méthodes et aux réseaux traditionnels de mobilisation électorale ?

Le ministre de l’Intérieur a levé le doute: les élections se tiendront à la date prévue, c’est-à-dire le 8 septembre, alors qu’ont bruissé des rumeurs de report alimentées par la situation épidémiologique.

Les meetings et les rassemblements électoraux seront-ils ou non autorisés à l’approche des législatives ? Sauf assouplissement d’ici le 26 août, date à laquelle démarrera la campagne électorale, les rassemblements restent en théorie limités à 25 personnes après obtention d’une autorisation spéciale. La mesure a été peu respectée durant les élections professionnelles, de même que le port du masque et les gestes barrières, ce qui a généré des appels à durcir les règles.

Les indicateurs de suivi de l’épidémie sont alarmants: bilans quotidiens de 10.000 à 12.000 cas, décès journaliers qui approchent le nombre rond de 100, un seuil psychologique. En dessous, tout se passe comme si nous restions dans le « prix d’acceptabilité » du Covid, et pouvions nous adonner à nos activités ordinaires sans précautions et sans encombre. Le rythme de couverture vaccinale connaît une progression fluctuante: le 4 août, vaccination massive, 404 000 doses administrées; samedi 7 août, 82 038 injections. Stock, disponibilité des vaccins et adhésion des nouvelles tranches d’âge font partie des principaux facteurs d’accélération ou de ralentissement de la campagne.

Quand se vident les vaccinodromes, se remplissent les hôpitaux. Aujourd’hui à ras bord, ils peinent à accompagner le boom des cas covid. Dans les grandes villes, des hôpitaux de campagne poussent de terre, bien en évidence: dans l’enceinte du CHU de Casablanca; à Agadir, à proximité du Centre hospitalier régional Hassan II; à Marrakech, au voisinage Centre hospitalier universitaire Mohammed VI.

Dans ces conditions, quel est le coût d’une élection ? 1,5 milliard de dirhams de budget prévisionnel si l’on s’en tient à la loi de finances de 2021. Un coût inconnu en cas covid et, peut-être, en vies humaines.

Covid-19 et persuasion électorale partagent certaines modalités de propagation: tous deux se transmettent dans des rassemblements humains plus ou moins importants. L’un n’iraDans l’éventualité où certaines restrictions seraient levées ou assouplies pour la campagne électorale, l’un n’irait certainement pas sans l’autre; les services d’ordre des partis, aussi zélés soient-ils, ne peuvent surveiller tout le monde, ni les autorités contrôler le respect des mesures sanitaires partout dans le territoire national.

Au moment où, ailleurs, certains organismes appellent à repenser les processus électoraux en temps de covid, il est tentant d’oublier que les ressources, les routines, les pratiques, les techniques, les savoirs et les savoirs-faire visant à mobiliser des électeurs ne sont pas si facilement transformables. Ils sont le produit de dispositions, de compétences et de croyances des acteurs politiques; ils dépendent des contextes qui en assurent l’efficience électorale (urbain ou rural, local ou national) et de représentations qui visent à leur accorder une lisibilité et une conformité aux attentes réelles ou perçues de l’électorat; ils sont enchâssés dans des habitudes partisanes, etc. En somme, ils sont indexés à une culture politique, et celle-ci évolue au rythme des glaciers.

Le passage au distanciel sera difficile, au risque de sacrifier et le taux de participation, et l’une des raisons d’être de l’élection: tisser du lien social. Face à un risque de contagion qui se superpose aux échanges, aux interactions et aux rapports sociaux, « toute politique de prévention vient remettre en question le lien social, car l’épidémie est le produit d’un lien social. Le problème est que l’élection est un moment très particulier d’activation d’un lien social complexe: on essaie de penser le futur, et de convaincre les votants de participer au futur », dit David Goeury, géographe, membre du think-tank Tafra et chercheur associé au Centre Jacques Berque de Rabat.

Meetings, une sociabilité à l’ombre du zaïm

« Le grand meeting fait-il sens dans le contexte marocain ? », se questionne David Goeury. « C’est la logique du grand leader, du zaïm qui communie avec une foule ».

Les aspects qui font la désirabilité des meetings politiques sont aujourd’hui leurs principaux ennemis: communion en proximité physique, discours cadencés de chants et de slogans, déplacements importants de la population électorale derrière ses chevaux de course favoris.

Composante importante du répertoire d’action électoral, événements ritualisés ne connaissant que peu de variation d’un parti l’autre et d’un candidat l’autre — des noms, des discours, des promesses et des mots d’ordre qui changent, ainsi que des déplacements d’échelle — les meetings électoraux font partie des techniques de mobilisation les plus anciennes et les plus usitées. Organisés à des moments-clés des campagnes, ils contribuent à la sociabilité militante en galvanisant par la vertu de la masse, du chiffre et du nombre. Enfin, ils y participent aussi avant, durant leur phase préparatoire, qui nécessite une mobilisation locale et une réactivation des relais électoraux, des préparations logistiques, etc., et après, quand vient le moment de jauger leurs retombées. L’enchaînement et la succession des meetings, la concurrence des dates et des lieux de même que les discours et les contre-discours scandent le temps électoral.

Avec la pandémie, les meetings électoraux connaîtront vraisemblablement une diminution en ampleur comme en fréquence.

Cortèges: voir et se faire voir

Marches et cortèges contribuent à la visibilité de la campagne et à son insertion dans l’espace public. Des militants nombreux marchent en procession. Ils agitent des banderoles, des affiches et différents objets censés symboliser l’appartenance à un parti (lanterne, pigeons, etc., à l’exception de tracteur, cheval, voilier, dauphin ou encore le soleil, pour d’évidentes raisons).

Des slogans sont invoqués, des tracts distribués. « L’enjeu de la visibilité est très fort », commente David Goeury. « Les candidats font du tractage et veulent être vus. Ils font le tour des marchés, des souks, des kissariates. Dès les élections professionnelles, on a vu comment les candidats sont descendus dans la rue, pour dire que voilà, nous n’attendons pas les élections législatives ou locales pour sortir. Les élections se préparent dès aujourd’hui », dit-il.

« À ce propos, il est important de noter que les récentes élections professionnelles ont rempli un rôle plus important que celles des années précédentes, car ici, il s’agit d’un moment de préparation de la campagne. Les candidats aux communales, aux régionales ou aux législatives ont fait du terrain pour les élections professionnelles car ils savent que c’est là que se joue déjà leur campagne », précise le géographe.

Si la campagne des élections de septembre a commencé si tôt, c’est qu’en raison du nouveau coefficient, « certains candidats n’auront pas besoin d’un immense écart pour être élus. Ça pourrait se jouer à une petite centaine de voix dans certaines circonscriptions. Ils savent que chaque vote compte, et qu’il faut essayer de mobiliser autant que faire se peut. Alors, ils tractent et participent aux cortèges », explique David Goeury.

Dans le milieu rural de même, « les élections professionnelles préparent les scrutins locaux. Les chambres d’agriculture remplissent un rôle extrêmement important. C’est là où se jouent des logiques de leadership, et certains leaders issus du rural investissent l’espace électoral local ou national après avoir investi la coopérative ».

Milieu rural: assemblées, porte-à-porte et contact direct

En milieu rural en revanche, « le cortège est peu utile », dit David Goeury. Ici, les modes de mobilisation qui priment sont fondés sur l’interconnaissance et le contact physique direct, les liens avec les groupes primaires, les interactions. Il s’agit de « serrer les mains et tenir les murs », selon l’expression de Michel Offerlé.

« Dans les douars, les candidats doivent assister à toutes les réunions estivales: assister aux mariages, sinon c’est mal vu; participer aux assemblées générales des associations villageoises, qu’elles soient intéressées par la gestion de l’eau ou la solidarité locale. Il ne faut pas oublier que l’été, des natifs des villages ou des familles qui en sont issues viennent des grandes villes ou de l’étranger pour les vacances, et organisent des collectes de fonds pour des projets de type irrigation ou construction d’un logement pour l’imam. La sociabilité de commensalité occupe un rôle important, aussi: il faut manger dans le même plat, se faire la bise, etc. », explique le géographe. « Donc, ça reste assez stratégique, et en tant que candidat et citoyen de ta communauté, tu es obligé d’être aux réunions et de partager les repas ».

Dans ces élections comme lors des précédentes, le milieu rural devrait treuiller le taux de participation, étant donné qu’il y est plus élevé.

Plusieurs hypothèses explicatives ont à ce propos été avancées: plus grande proximité entre les électeurs et leurs représentants, concurrence électorale et déroulement des élections différents de ce qui prévaut au niveau urbain ou national — les choix électoraux seraient en quelque sorte dépolitisés: les logiques d’opposition des candidats n’étant pas perçues comme « politiques », cela permettrait aux électeurs de mobiliser des schèmes de perception et d’appréciation différents pour émettre une préférence électorale —, densité des relations d’interconnaissance et d’interdépendance, qui favoriseraient un sentiment d’appartenance à une communauté qui, en raison du fort contrôle social et des pressions communautaires qui en découleraient, constituerait un puissant ressort de participation à la vie politique locale en incitant au vote [Vignon, 2005 et 2013].

Dotés d’une connaissance pratique des ressorts électoraux du milieu rural, soit la forte prégnance de la proximité relationnelle et des réseaux d’influence interpersonnelle, les candidats maximisent les interactions en temps de campagne, et « c’est ce qui permet d’augmenter la participation, et ce, pour les trois scrutins: la plupart des votants cochent un seul symbole pour les législatives, les régionales et les communales », estime David Goeury.

Les stratégies de mobilisation ici dégagées sont loin d’être exhaustives. Elles permettent de rendre compte de la pluralité des types d’échanges entre les candidats et ceux dont ils sollicitent les suffrages, ainsi que de l’importance du travail de mobilisation précédant le scrutin.

Qu’entraînerait alors la suppression ou la diminution de certaines interactions ? Peut-être le recours à de nouvelles techniques ou à de nouvelles méthodes, mais difficilement, dans les espaces et les contextes où peu d’alternatives au contact direct existent et sont privilégiées. Et, alors que plane déjà le risque d’une forte abstention en raison des faibles enjeux du scrutin du 8 septembre, le risque est d’ajouter de la démobilisation à la démobilisation.

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