Relance, pandémie, modèle de développement: ce qu’en dit Jouahri 

A l’issue du Conseil de Bank Al Maghrib, le deuxième de l’année, Abdellatif Jouahri a tenu son traditionnel point de presse. Voici les principales déclarations et commentaires du Wali de la Banque centrale sur la situation économique et l’actualité du moment.

Relance, pandémie, modèle de développement: ce qu’en dit Jouahri 

Le 22 juin 2021 à 21h15

Modifié 23 juin 2021 à 8h27

A l’issue du Conseil de Bank Al Maghrib, le deuxième de l’année, Abdellatif Jouahri a tenu son traditionnel point de presse. Voici les principales déclarations et commentaires du Wali de la Banque centrale sur la situation économique et l’actualité du moment.

Le Wali de Bank Al Maghrib semble, de plus en plus, optimiste concernant la situation économique, aussi bien au niveau international que national. Un optimisme qui reste toutefois prudent.

Pour lui, le monde connaît une reprise d’activités soutenue, favorisée par l’assouplissement des restrictions sanitaires, les conditions de financement accommodantes et le stimulus budgétaire. Il donne en cela des indicateurs très parlants sur les principaux pays avancés et certains pays émergents. Les États-Unis par exemple vont connaître cette année une croissance de 6,4%, faisant baisser le taux de chômage de 8,1% à 5,1% fin 2021. En 2022, le chômage au pays de l’oncle Sam tombera à 4,7%, soit pratiquement à son même niveau d’avant crise sous Trump.

Notre premier partenaire commercial, l’Union européenne, connaît aussi une certaine vigueur économique, avec une croissance prévue de 3,4% en 2021 et un chômage qui grimpera de 8 à 8,4% avant de tomber à 7,4% en 2022.

Plus impressionnant encore, les évolutions qui seront affichées par la Chine et l’Inde, qui aligneront des taux de croissance respectifs de 9,2% et de 11,5% en 2021.

Tout cela montre que le ciel s’éclaircit, de plus en plus, après plus d’une année d’ombre totale.

Sans immunité mondiale, la relance reste incertaine

Mais ces perspectives mondiales, qui sont très importantes pour fixer le sort de l’économie marocaine, restent toutefois sujettes à beaucoup d’incertitudes, seule chose qui n’a pas changé depuis l’éclatement de cette crise, nuance le Wali de la Banque centrale.

« Les perspectives restent entourées d’un niveau élevé d’incertitudes en lien notamment avec l’apparition de nouveaux variants du virus et les disparités entre pays en termes de rythme de vaccination », estime-t-il.

Des disparités sur lesquelles Abdellatif Jouahri s’est un peu attardé notant le fossé qui sépare les pays développés et le reste du monde. « 70% des vaccins produits bénéficient à 10% de la population mondiale, selon le FMI et la Banque mondiale. Le taux de vaccination est de 44% aux USA, 25% dans l’UE et seulement 1% en Afrique. Si on veut une réelle reprise économique, ces disparités doivent être résolues. Et les pays avancés en sont conscients », souligne-t-il.

Il explique ainsi que le dernier G7, ainsi que plusieurs institutions mondiales, ont décidé d’octroyer 50 milliards de dirhams pour vacciner au moins 40% de la population mondiale en 2021, et arriver à au moins 60% en 2022. « Les pays du G7 ne font pas ça par philanthropie, mais ils savent que la reprise mondiale ne sera assurée que si tous les pays du monde atteignent une certaine immunité face au virus. Sans atténuation sensible de la pandémie, nous n’avons aucune garantie d’une relance économique au niveau mondial », affirme M. Jouahri.

Mais cette reprise économique dont parle le Wali de Bank Al Maghrib ne se fait pas sans risques pour l’économie marocaine. Elle va certes revigorer la demande adressée au Maroc, mais elle agit aussi sur les prix des matières premières, le pétrole à leur tête.

Une reprise accompagnée de risques inflationnistes

« En raison de la reprise mondiale, de la hausse de la demande, le prix du brent a atteint les 75 dollars ces derniers jours. On prévoit une moyenne de 65 dollars sur l’année, soit plus de 54% par rapport à 2020. Ce prix va monter encore en 2022 pour atteindre les 68,5 dollars le baril. Cette hausse de la demande mondiale a également impacté le prix des matières alimentaires… Et cela se reflète sur les taux d’inflation affichés un peu partout dans le monde qui sont montés par exemple à 3,5% aux USA », souligne M. Jouahri.

Chose qui ne manquera pas d’impacter la facture énergétique du royaume ou encore le budget de la compensation qui a augmenté de 18% sur les cinq premiers mois de l’année.

Un retour de l’inflation est visible également au Maroc, ajoute M. Jouahri. Après un petit 0,2% au premier trimestre de l’année, le taux de l’inflation est monté à 1,7% en moyenne en avril et en mai, « niveau comparable à ce qui se passe dans le monde », commente le Wali.

« Avec la hausse du prix du pétrole, des matières alimentaires, nous estimons que l’inflation devrait s’accélérer par rapport à 2020 pour atteindre 1% en 2021 et 1,2% en 2022. Mais cela reste un niveau modéré et temporaire », estime le gouverneur de la Banque centrale.

Jouahri maintient sa prévision de croissance de 5,3% en 2021

Côté croissance, M. Jouhari estime que le pays est sur une bonne voie et maintient ainsi sa prévision de croissance de 5,3% pour l’ensemble de l’année, contre une prévision du HCP, du FMI, de la Banque mondiale et même du gouvernement qui se situe entre 4 et 4,5%.

« Avec 9 millions de vaccinés, l’allègement progressif des restrictions sanitaires, l’ouverture des frontières, la mobilisation exceptionnelle pour réussir l’opération Marhaba et relancer le tourisme, l’économie devrait se revigorer en 2021. Surtout avec la récolte exceptionnelle de 95 millions de quintaux. La prévision de croissance devait être plus haute que 5,3%, mais il y a l’effet de base, puisque nous partions au premier trimestre sur une estimation de la récession de 7,1%. Estimation qui a été revue par le HCP à 6,3% », explique M. Jouahri.

Une fois l’effet de base consommé, la croissance retrouvera son rythme normal : 3,3% en 2022, avec une amélioration des activités non agricoles et un repli des activités agricoles, BAM tablant sur une récolte de 75 millions de quintaux en 2022.

Le niveau des entrées de devises restera aussi assez bas par rapport à l’avant Covid. « La reprise de la demande mondiale va favoriser les prix des phosphates et dérivés, ce qui va participer à la hausse des exportations en valeur. Idem pour l’automobile. Ces deux secteurs seront les locomotives de l’export cette année. Mais côté recettes de voyages, nous restons encore loin des niveaux records de 2019 (78 milliards de dirhams », précise le Wali.

Le FMI va octroyer au Maroc 1,2 milliard de dollars

Mais le Maroc reste toutefois rassuré par rapport à son matelas de devises qui couvre plus de 7 mois à l’importation. Et devrait bénéficier encore de nouvelles entrées de devises, notamment dans le cadre de l’émission de DTS prévue par le FMI. Un mécanisme spécial qui a été utilisé en 2009 et 20014 après la crise des subprimes et que le FMI va réactiver pour faire face au manque de liquidités dans le monde.

Montant global de ce nouveau programme : 650 milliards de dollars. Le Maroc aura sa part: 1,2 milliard de dollars, selon Jouahri. Une part qui colle selon le Wali au quota de chaque pays dans le financement du FMI. Pour le Maroc, ce quota est de 0,19%.

« Le staff du FMI a proposé l’émission de 650 milliards de dollars de DTS pour faire face aux difficultés de liquidités dans le monde. La répartition se fait en fonction du quota de chaque pays. Le Maroc pourra donc titrer l’équivalent de 10,8 milliards de dirhams. Mais le gros de cette émission va profiter aux pays du G7 à hauteur de 43%, aux pays émergents avec une part 42%, et seulement 3,2% pour les pays en développement. Ceci dit, le FMI va mener toute une action pour que les pays qui n’ont pas besoin de ces liquidités puissent les transférer à ceux qui en ont le plus besoin », précise Jouahri. Selon lui, les Pays-Bas, l’Australie ou encore la Norvège ont déjà exprimé leur volonté de renoncer à leur part au profit d’autres pays.

Où ira ce montant ? « L’utilisation est libre. Ça peut venir renforcer nos réserves, comme être utilisé pour financer des dépenses », répond le Wali de Bank Al Maghrib.

Dette extérieure : la signature du Maroc reste bien appréciée par les marchés

Autre source de financement sur laquelle le Maroc peut encore s’appuyer pour financer son déficit budgétaire que BAM estime en 2021 à 7,1% (contre 7,6% en 2020) : l’endettement extérieur. Une source de financement qui reste attractive, selon lui, malgré la dégradation de la note souveraine du Maroc. Il en donne pour preuve la dernière sortie d’OCP sur les marchés internationaux qui s’est faite à des conditions très favorables et a été même souscrite plus de 4,7 fois.

« Cela montre que la signature du Maroc et de ses entreprises reste encore bien appréciée sur les marchés internationaux », déclare le Wali.

Le pays n’a d’autres choix, dit-il, que de recourir à l’endettement surtout que le déficit restera à un niveau élevé même en 2022. BAM prévoit un taux de 6,6% qui devrait s’atténuer d’année en année pour revenir à la normale sur le moyen terme. Chemin faisant, l’endettement du Trésor va suivre également ce trend haussier, passant de 76,5% du PIB en 2020 à 77,8% cette année, puis à 80% en 2022. Un endettement qui reste dominé par l’endettement intérieur (entre 58 et 60,5% d’ici 2022), tandis que l’endettement extérieur restera limité à 18,9% en 2021 et à 19,5% en 2022.

Modèle de développement : « il faut laisser la commission finir son travail »

Interrogé sur le nouveau modèle de développement, Abdellatif Jouahri a qualifié ce travail de « monstre ». Mais pour lui, la publication de ce rapport n’est pas une fin en soi.

« Nous avons étudié l’ensemble du rapport. On en a parlé au niveau du Conseil assez longuement. Nous estimons que la réflexion doit encore continuer. J’espère en tout cas que les conclusions et propositions du rapport, que je salue, pourront être discutées, affinées, priorisées… », estime le Wali, qui révèle qu’il a demandé à rencontrer la commission Benmoussa pour débattre et échanger avec elle sur certains points économiques et financiers.

« Nous estimons qu’il n’y a pas de surenchères par rapport aux intérêts du pays. Nous ne pouvons pas dire que nous défendons mieux les intérêts du pays. Ce postulat est exclu. Nous travaillons tous pour l’intérêt du pays. Et plus il y aura de monde qui s’approprie ce nouveau modèle, plus il a de chances de réussir. Il y a des choses sur lesquelles on est d’accord, mais d’autres qui doivent être expliquées, détaillées. Nous pensons que nous pouvons aussi apporter des choses nouvelles. C’est une approche globale que nous proposons pour aller de l’avant le plus vite possible, arriver à un consensus surtout dans tout ce qui concerne le secteur financier », explique M. Jouahri, qui dit attendre le retour de la commission Benmoussa.

Abdellatif Jouahri a cité un point par exemple qu’il aimerait bien préciser avec les membres de la commission, qui ont proposé dans leur rapport une évolution du statut de BAM, qui ne doit plus se contenter de la seule mission de suivi l’inflation, mais de mener également des politiques pour booster la croissance. Une sorte de dualité que beaucoup d’économistes revendiquent depuis des années.

« Sur le plan dual, j’apporterai deux précisions : l’article 6 de BAM dit que l’objectif principal de l’institution est le contrôle de l’inflation. Il ne dit pas que c’est son unique objectif. Dans l’article suivant, il est dit aussi que dans le cadre de la politique que mène le gouvernement, le Wali de Bank Al Maghrib mène des discussions avec le ministre des Finances pour veiller aux équilibres macro-économiques. Pendant la crise, vous avez vu tout ce que BAM a fait au profit des banques et des entreprises. Pourquoi avons- nous fait tout cela ? Pour la croissance et le développement économique du pays », lance-t-il.

C’est pour cela, dit-il, que ce rapport doit être encore soumis à la réflexion, au débat. « Je dois comprendre ce qu’on met derrière le mot « dual ». Et on doit nous expliquer comment on peut l’opérationnaliser. Tout cela, il faut qu’on en discute. S’il y a un argumentaire qui se tient, je n’y vois aucun problème, pourquoi je serai contre? Il ne faut pas se contenter de poser des étiquettes. Mais analyser les choses, les argumenter, peser le pour et le contre, avant de décider », ajoute-t-il.

Mais au-delà de ce qui touche à son périmètre, le Wali de Bank Al Maghrib estime qu’il faut laisser la commission finir son travail. « Sa Majesté les a chargés de porter la bonne parole, d’exposer ce rapport au maximum d’intervenants, de faire la tournée des régions, rencontrer certains secteurs, le Parlement… J’ai appris qu’ils vont rencontrer également le secteur bancaire. Le problème est de savoir si c’est un rapport qui a été remis et qu’on va devoir exécuter, ce qui est possible. Ça a été déjà fait pour la réforme de l’éducation. Ou est-ce un rapport qui doit ouvrir une sorte de débat pour qu’il soit enrichi, et que tout le monde se l’approprie. Je pense que c’est ce choix qui a été fait. Laissons donc tout un chacun débattre, et on tirera les conclusions plus tard », lance-t-il à l’adresse des journalistes qui l’interrogeaient sur le contenu du rapport, ses propositions et ses conclusions.

« Me dire ce que vous pensez du nouveau modèle, c’est un peu difficile. Le travail fait est complexe. Il n’évalue pas que l’économique et le financier, mais il aborde la gouvernance et plusieurs autres sujets. C’est pour cela que je dis qu’il faut rendre hommage à ces gens qui ont fait ce travail. J’estime qu’il y a des éléments qui vont produire des dynamiques et vont aider à solutionner certains problèmes. Maintenant, on peut être d’accord avec certains points ou ne pas être d’accord. Certaines choses ont peut-être besoin d’être rectifiées, priorisées.  Il faut étudier les choses dans leur globalité. Ce rapport, il faut le lire plus de deux fois pour bien comprendre les choses. Prenons donc le temps, regardons les choses de plus près, car ce nouveau modèle nous engage sur une longue période », conclut-t-il.

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