On raconte que (saison 2, V). Le soulèvement des tanneurs : premier mouvement social contemporain ?

En 1873, la ville de Fès est le théâtre du soulèvement des tanneurs, l’un des mouvements de contestation les plus importants qu’a connus le Maroc au XIXe siècle. Un épisode historique restitué par Nabil Mouline.

On raconte que (saison 2, V). Le soulèvement des tanneurs : premier mouvement social contemporain ?

Le 6 juin 2021 à 9h24

Modifié 6 juin 2021 à 19h42

En 1873, la ville de Fès est le théâtre du soulèvement des tanneurs, l’un des mouvements de contestation les plus importants qu’a connus le Maroc au XIXe siècle. Un épisode historique restitué par Nabil Mouline.

En 1873, la ville de Fès est le théâtre du soulèvement des tanneurs, l’un des mouvements de contestation les plus importants qu’a connus le Maroc au XIXe siècle. Quelles sont les principales causes de ce mouvement de contestation ? Qui en sont les principaux protagonistes ? Quelles sont leurs motivations ? Pourquoi le conflit a-t-il pris de l’ampleur ? Et comment le Makhzen a-t-il pu reprendre les choses en main ? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre.

Le choc de la modernité

Dès le début du XIXe siècle, le Maroc souffre d’un grand nombre de problèmes chroniques. Cela rend le pays vulnérable aux yeux des puissances européennes, particulièrement après la prise d’Alger en 1830.

Grâce aux victoires militaires, à la pénétration économique et aux accords inégaux, les Occidentaux s’immiscent peu à peu dans les rouages de l’Empire chérifien. Par exemple, la défaite de Tétouan en 1860 provoque une crise financière profonde qui engendre une diminution de la souveraineté. Face à leur incapacité à payer les compensations imposées par l’Espagne, les dépositaires du Makhzen sont contraints d’emprunter à l’étranger et d’hypothéquer les revenus de plusieurs ports.

Pour remplir les coffres vides, le sultan Mohammed ibn Abd al-Rahman (1859-1873) tente de trouver de nouveaux moyens. Il rétablit, entre autres, les moukous, c’est-à-dire des taxes et des redevances non-islamiques sur diverses activités. La plupart des gens rejettent cette mesure non seulement pour des raisons religieuses, mais également parce qu’elle ne concerne que les classes populaires, à l’exclusion des membres de la famille sultanienne, des dignitaires du Makhzen, des chefs des zaouias, et des marchands qui bénéficient de la protection consulaire.

Une allégeance conditionnelle ?

Lorsque le trône chérifien échoit à Hassan Ier (1873-1894), une partie de la population de Fès, menée par les tanneurs (al-dabbaghoun), veut profiter de ce moment de transition pour mettre fin à ce qu’elle considère comme une injustice. Les tanneurs font alors savoir dès le 30 octobre 1873 qu’ils ne prêteront serment d’allégeance (al-bay‘a) qu’après l’abrogation des taxes illicites. Pour éviter tout débordement, les notables de la Ville Blanche, particulièrement le gouverneur Idris al-Sarraj et le juge Mohammed al-‘Alawi, persuadent le percepteur en chef (amîn al-oumana’) Mohammed ibn al-Madani Bennis de les suspendre.

Mais au bout de deux jours seulement, la population est choquée par la réapparition des collecteurs qui prélèvent le plus normalement du monde ce qu’on appelait le dû du Makhzen (wjibat al-Makhzen).

Les tanneurs et leurs alliés réalisent que le moratoire n’a été qu’une manœuvre pour assurer une transmission pacifique du pouvoir. Ils décident par conséquent de reprendre la lutte.

Opération coup de poing

Une délégation menée par les tanneurs se rend tout d’abord chez quelques dignitaires de la cité pour trouver une solution pacifique au problème. Tous les efforts de médiation échouent toutefois, en raison de l’intransigeance du percepteur en chef.

Les choses prennent une tournure dramatique lorsqu’une foule nombreuse se rassemble devant le domicile de Mohammed Bennis et exige la suspension immédiate des taxes illicites. Les serviteurs de ce dernier affrontent les Fassis avec des insultes et des menaces. La situation s’envenime très rapidement et la foule pénètre dans la maison et la met à sac.

Pris de panique, le représentant du Makhzen se cache dans un hammam avant de se réfugier dans le mausolée d’Idris II. L’intervention de quelques personnalités religieuses permet un retour au calme. La situation reste cependant fragile ! La crise repart de plus belle après la lecture publique d’une lettre sultanienne qui contient des menaces à peine voilées le 15 octobre. Extrêmement déçus, les tanneurs et leurs partisans décident de prendre d’assaut le sanctuaire idrisside pour mettre la main sur Mohammed Bennis.

Le sultan Hassan Ier , qui fait face à de nombreuses rébellions, se rend alors compte que l’ouverture d’un nouveau front, particulièrement à Fès, risque de lui coûter son trône. Il décide donc de geler les taxes illicites dans le cadre de ce qu’on appelle une décompression autoritaire. La sérénité revient quasi-immédiatement dans la capitale du nord.

Le renversement de la situation

Le jeune souverain parvient en quelques mois seulement à vaincre tous ses rivaux et à tenir en respect tous ses adversaires. Il marche tout naturellement sur Fès pour donner à voir sa puissance. Hassan Ier considère en effet que l’abolition des taxes illicites est un précédent dangereux qui pourrait affecter durablement les revenus déjà faibles du Makhzen et bien sûr son prestige surtout si d’autres régions de l’Empire réclament la même mesure.

Dès qu’il s’est assuré que le rapport de forces est en sa faveur, le monarque alaouite rétablit les moukous le 20 mai 1874. Les tanneurs n’acceptent point ce fait accompli. Ils cherchent la médiation du ‘alim Abd al-Malik al-Darir. Mais le souverain ne veut absolument rien entendre. Le contexte devient pour ainsi dire explosif.

L’affrontement

La crise sociale se transforme en un véritable soulèvement politique lorsque les tanneurs expulsent les représentants du Makhzen de Fès al-Bali, placent des points de contrôle, mettent des barricades dans les principales artères et positionnent des tireurs sur les toits des minarets et des immeubles. La position des insurgés se renforce considérablement lorsque, d’une part, un leadership, incarné par Ahmad al-Rayyis et ‘Allal al-Bahrawi, apparaît ; d’autre part, lorsqu’une partie de la milice urbaine appelée al-roumat les rejoint ; et, enfin, quand bon nombre de notables expriment leur soutien au mouvement.

Résultat : les revendications deviennent plus importantes. Les tanneurs et leurs alliés n’exigent plus uniquement l’abolition des taxes illicites. Ils demandent désormais qu’on leur livre Mohammed Bennis afin qu’il soit jugé. En outre, ils exigent que l’on mette hors d’état de nuire plusieurs serviteurs du Makhzen accusés de corruption et de malversation.

L’approche sécuritaire

Le sultan et ses collaborateurs sont conscients que le moindre faux pas à Fès pourrait provoquer des révoltes dans tout le Maroc. Par voie de conséquence, ils estiment que seul l’usage de la force est à même de mettre fin à ce problème. Une division de l’armée bombarde violemment Fès al-Bali, avant de la prendre d’assaut. Massacres et pillages se poursuivent jusqu’à ce que Hassan Ier offre la vie sauve aux insurgés, en échange du rétablissement inconditionnel des taxes illicites. Ils n’ont d’autre choix que d’accepter.

Une fois l’ordre rétabli, le monarque revient sur sa promesse de tourner la page en prenant des mesures punitives contre les Fassis, notamment pour se débarrasser définitivement des chefs de la rébellion et montrer au grand jour la toute-puissance du Makhzen.

C’est ainsi que s’est achevé le soulèvement des tanneurs que beaucoup considèrent comme le premier mouvement de protestation organisé de l’histoire du Maroc contemporaine !

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