Entretien. Nabil Ayouch réagit à la sélection de son film en compétition officielle à Cannes

Sélectionné pour concourir à la prestigieuse Palme d’or de la 74ème édition du festival de Cannes, le film « Haut et fort », réalisé par Nabil Ayouch, sera le 1er long-métrage de l’histoire du cinéma marocain à arriver à un tel niveau de compétition. Pour Médias24, le réalisateur est revenu sur la thématique de ce film en partie autobiographique et en particulier sur son enfance dans un milieu en banlieue parisienne qui l'a inspiré.

Entretien. Nabil Ayouch réagit à la sélection de son film en compétition officielle à Cannes

Le 3 juin 2021 à 19h56

Modifié 4 juin 2021 à 9h51

Sélectionné pour concourir à la prestigieuse Palme d’or de la 74ème édition du festival de Cannes, le film « Haut et fort », réalisé par Nabil Ayouch, sera le 1er long-métrage de l’histoire du cinéma marocain à arriver à un tel niveau de compétition. Pour Médias24, le réalisateur est revenu sur la thématique de ce film en partie autobiographique et en particulier sur son enfance dans un milieu en banlieue parisienne qui l'a inspiré.

Médias24 : Après l’annonce de votre nomination à la prestigieuse Palme d’or du festival de Cannes, vous devez certainement être harcelé de coups de téléphone laudateurs…

Nabil Ayouch : J’avoue que c’est le cas.

-Avez-vous été surpris en apprenant cette nouvelle ?

-Si nous étions plutôt confiants pour être sélectionnés dans les catégories « Quinzaine des réalisateurs » ou « Un certain regard » nous ne savions pas qu’on pouvait arriver à un tel niveau de compétition car c’est bien beaucoup plus complexe d’y arriver.

Quoi qu’il en soit, c’est une excellente nouvelle.

-Avez-vous conscience d’entrer dans l’histoire du cinéma marocain qui n’a jamais réussi à concourir pour la palme d’or ?

-Bien évidemment et j’en suis d’ailleurs extrêmement fier et très heureux pour nous tous.

D’abord pour le film et mon équipe, mais surtout pour le cinéma marocain et mon pays qui est le Maroc.

-Votre sélection est d’autant plus remarquable que vous avez de très grosses pointures comme concurrents à l’image de Sean Penn, Jacques Audiard, Paul Verhoeven, Léo Carrax…

-C’est vrai qu’il y a du très beau monde et je me dois d’accepter cette compétition qui m’honore.

– De pestiféré à Much Loved, vous allez cette fois-ci être porté aux nues par tous les Marocains et faire l’unanimité y compris par les autorités qui avaient censuré ce film jugé anti-marocain…

-(Rires), je ne sais pas mais la situation a beaucoup évolué depuis l’extrême-violence dont j’ai fait l’objet.

Avec le temps, je pense que mes détracteurs ont pris du recul et ont fini par comprendre le sens de ma démarche cinématographique qui n’était absolument pas de casser mon pays.

Partant de ce constat, il y a lieu de pardonner et d’avancer.

-En laissant derrière vous les nombreuses attaques contre votre intégrité ?

-Tout cela est désormais derrière moi car j’ai un amour profond pour mon pays et le peuple marocain.

-Après les menaces de mort dont vous avez été l’objet, certains auraient peut-être choisi de partir…

-Pas moi, parce que tous mes films reflètent ma passion pour le Maroc et parce que des crises et des disputes arrivent dans toutes les histoires de cœur mais au final l’amour triomphe toujours.

-Pourquoi “Haut et fort” a été sélectionné pour la palme d’or et pas Zin li fik ?

-N’étant pas dans le secret des délibérations, je ne peux pas répondre à cette question mais peut-être que les jurés ont jugé qu’il avait les bonnes qualités pour faire partie de la sélection officielle.

-Quelques mots sur votre film et son positionnement par rapport aux précédents ?

-C’est l’histoire d’un ancien rappeur qui arrive dans un centre culturel de Sidi Moumen et trouve une bande de jeunes filles et garçons désœuvrés à qui il transmettra sa passion pour le hip-hop.

Sa thématique est la transmission sachant que grâce à lui, ils vont réussir à s’exprimer à travers cet art.

-Il ne risque donc pas de déclencher des polémiques comme l’avaient fait Ali Zaoua ou Zin li fik avec des thèmes chers à l’Occident ?

-Effectivement, ce n’est pas le cas mais c’est une erreur de laisser croire que les organisateurs de festivals sélectionnent les films juste parce qu’ils contiennent un côté polémique.

Beaucoup de Marocains pensent que c’est le cas mais c’est ne pas faire honneur voire même insulter l’intelligence des cinéphiles.

Pour cette édition, Cannes a visionné 2.300 films contre 1.700 d’habitude pour n’en retenir que quelques-uns.

A partir de là, je peux vous assurer que leurs critères de sélection ne sont pas basés sur le scandale mais sur une proposition cinématographique car si c’était sur d’autres critères, le festival n’existerait plus depuis longtemps.

-En réalité, ce n’est pas la première fois que vous ou même votre femme la cinéaste Myriam Touzani participaient au Festival de Cannes ?

-En effet, ma femme a déjà été nominée pour son long-métrage Adam dans la catégorie Un certain regard et pour ma part, j’ai concouru pour « Les chevaux de Dieu » et à la quinzaine des réalisateurs avec « Much Loved ».

-Est-ce qu’encore une fois, on peut dire que ce film est l’œuvre d’un documentaliste de la société marocaine plutôt que d’un cinéaste tout court ?

-Il est évident qu’avant toute chose, j’ai toujours été un cinéaste mais après chacun a sa manière de faire des films qui est souvent extrêmement liée à son parcours personnel.

C’est d’autant plus le cas pour moi que je porte en moi une histoire que peu de gens connaissent.

-C‘est-à-dire ?

-L’histoire de mon enfance ne s’est pas déroulée au Maroc mais dans une banlieue parisienne chaude où issu d’une classe moyenne, j’ai grandi dans une ville très communautariste mais aussi assez violente.

Ce qui m’a sauvé et donné envie de faire du cinéma, c’est un centre culturel à savoir une maison de la jeunesse et de la Culture (MJC), qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que l’on voit dans mon dernier film.

C’est donc un peu de mon enfance qu’il y a dedans et c’est pour cette raison qu’il y a souvent une approche naturaliste dans tous mes films qui est lié à mon parcours.

Au final, rien ne se fait par hasard.

-Le cinéma vous a donc sauvé de la délinquance propre à certaines banlieues françaises ?

-Pas forcément même si j’ai eu beaucoup d’amis qui ont fini en prison ou qui sont morts mais en réalité grâce à mes parents et à mon éducation je ne pense pas que j’aurais pu tomber là-dedans.

-En réalité, le cinéma m’a surtout sauvé d’une perte d’identité sachant qu’à l’époque, j’étais en réel manque d’identité à savoir éclaté entre la France et le Maroc et ballotté entre deux cultures.

Avec le temps, l’art et la culture m’ont donc beaucoup aidé pour me définir et savoir qui j’étais véritablement.

Notamment, grâce à ce centre culturel de Sarcelles sans qui je ne serai probablement pas devenu réalisateur ou en tout cas je n’aurais pas fait le même type de films si je n’étais pas passé par cette MJC.

Je suis donc hyper reconnaissant car avec ce film, j’ai vraiment l’impression de rendre une partie de ce qui m’a été donné pendant ma jeunesse, y compris au Maroc pour son énorme apport.

-Où a véritablement commencé votre carrière de cinéaste ?

-Ce qui est beau dans mon histoire c’est que la découverte et l’apprentissage de mon identité marocaine se sont faits grâce et par le cinéma parce que c’est là où tout s’est construit.

Ainsi, mon premier court-métrage avec Jamel Debbouze a été réalisé dans le désert marocain avec une envie furieuse d’explorer le Maroc (Tiznit, Taroudant, Tafraout) que j’ai d’ailleurs revisité ensuite avec mon film Mektoub.

Idem pour Ali Zaoua qui est également un film sur la quête identitaire qui me caractérise.

-Au départ, vous n’êtiez pas arabophone ?

-Absolument pas, j’ai fait l’effort d’apprendre l’arabe parce que j’aime cette langue et que je n’avais malheureusement pas eu l’occasion de l’apprendre durant ma jeunesse parisienne.

Pour cela, j’ai été m’instruire dans les livres et dans la rue avec tous les Marocains et Marocaines qui m’entouraient et qui ont bien voulu m’aider.

Tout cela partait d’une volonté de se connecter ou plutôt de se reconnecter à mes racines.

-Vous auriez pu vous contenter de faire des films en français ?

-Ce n’est pas arrivé pour plusieurs raisons et en particulier grâce à l’attachement que j’ai pour le Maroc et pour la beauté des âmes et des cœurs que j’y trouve.

En effet quand vous êtes cinéaste, vous allez d’abord vers ce qui vous inspire le plus.

-Contrairement à l’idée reçue, vous n’êtes donc pas un fils de bourgeois qui ne connait rien au Maroc et veut imposer des idées du haut de son piédestal occidental mais un enfant de banlieue défavorisé ?

-Evidemment car encore une fois les gens ne connaissent pas mon parcours et me jugent à tort.

Puisque vous m’en donnez l’occasion, je tiens à redire que je suis très fier d’être qui je suis et de mes origines et bien évidemment d’être le fils de mon père Noureddine Ayouch et de ma mère.

-Votre histoire personnelle a-t-elle permis d’inspirer votre œuvre cinématographique ?

-En effet, elle est liée à ma manière de faire des films et elle est encore plus proche de mon dernier long-métrage qui porte une part importante d’autobiographie et donc de mon enfance.

-Pourquoi de film en film, votre enfance est de plus en plus présente ?

-Avec les années, beaucoup de choses remontent à la surface et si cela ne se traduit pas forcément dans tous mes films, en réalité personne n’échappe à d’où il vient.

Mon enfance m’a forgé car si j’étais né à Anfa ou passé par le lycée Lyautey, je n’aurais certainement pas du tout approché des quartiers populaires comme celui de Sidi Moumen.

-Sarcelles et Sidi Moumen, même combat ?

-Plutôt même maux et même effets car le jour où je suis arrivé à Sidi Moumen, je me suis retrouvé dans le Sarcelles de mon enfance.

D’ailleurs bien avant les attentats de 2003 et mon film « Les chevaux de Dieu », j’y avais tourné un documentaire sur le microcrédit pour la Fondation Zakoura et déjà à cette époque (1995), j’étais persuadé qu’une explosion de violence était inévitable à terme.

Entre rupture du lien identitaire et social, le manque de lieux de vie pour les jeunes pour s’exprimer et se retrouver, le bidonville se prêtait en effet idéalement à une bombe sociale qui n’attendait qu’un détonateur.

-Pour conclure, avez-vous l’impression d’avoir déjà gagné ?

-D’une certaine manière car être en compétition pour la première fois de l’histoire du Maroc, c’est déjà la plus belle des victoires.

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