En 1983, Juan Carlos renonce à Gibraltar pour garder Sebta et Mélillia et intégrer l’UE

En 1983, Juan Carlos renonce à Gibraltar pour garder Sebta et Mélillia et intégrer l’UE

Le 12 janvier 2014 à 14h38

Modifié le 12 janvier 2014 à 14h38

Dans un entretien avec l’ambassadeur britannique Richard Parsons, Juan Carlos déclarait  en 1983 que  «si l’Espagne récupère Gibraltar, le roi Hassan II réactiverait ses revendications sur Sebta et Mélillia».

Cette déclaration figure dans un télégramme envoyé à l’été 1983 par le diplomate britannique en poste à Madrid au Foreign Office après une rencontre tenue avec le roi d’Espagne. Le télégramme vient d’être déclassifié par les Archives nationales britanniques.

Londres occupe le Rocher de Gibraltar en territoire espagnol depuis 1704, tandis que l’Espagne occupe Sebta en territoire marocain depuis le XVème siècle. Les deux enclaves, véritables sentinelles du détroit de Gibraltar par lequel transitent plus de 100.000 navires par an, ont une économie basée sur les services et la contrebande. Moins de 40.000 personnes vivent à Gibraltar et environ 110.000 vivent à Sebta.

Finalement Hassan II avait raison

Le Roi du Maroc liait constamment les deux questions. Il répétait constamment que l'Espagne ne pouvait détenir les deux clés du Détroit, Sebta d'un côté et Gibraltar de l'autre et que si elle récupératit Gibraltar, le Maroc dvait récupérer Sebta.

Au cours de cet été 1983, une première fois le 21 juillet lors d’un entretien en tête-à-tête avec le diplomate britannique, puis une seconde fois en le 6 septembre à Londres en présence des ministres des affaires étrangères espagnol et britannique  Fernando Moran et Geoffrey Howe respectivement, et de l’ambassadeur britannique à Madrid Richard Parsons,  le roi d’Espagne  exprimera sa crainte de voir les revendications espagnoles sur Gibraltar conduire le Maroc à réclamer Sebta et Mélillia.

La particularité de la situation réside dans le fait qu’à l’époque, les socialistes espagnols  arrivés au pouvoir à Madrid en 1982 et de plein accord avec la monarchie, étaient  engagés dans les négociations d’adhésion à l’Union européenne après l’intégration de l’Espagne à l’OTAN, l’alliance militaire de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. La demande d’adhésion de Madrid à l’UE  avait été déposée à Bruxelles dès juillet 1977, moins de deux ans après le décès de Francisco Franco.

Avec  la fin de la dictature franquiste, la restauration de la dynastie des Bourbons à Madrid, les progrès de la transition démocratique espagnole, l’arrivée des socialistes au pouvoir et l’adhésion à l’OTAN en 1982,  l’adhésion à l’UE constituait  l’objectif prioritaire de la diplomatie espagnole des années 1980. Il restait toutefois quelques conditions britanniques  à remplir pour les atteindre, notamment la fin du blocus imposé par Franco au Rocher.

Il faut remonter aux années 1960 et très exactement à 1967 et 1969 pour comprendre la position de Londres sur Gibraltar et de Juan Carlos sur Gibraltar et sur Sebta. 

D’un côté, il y a des relations hispano-britanniques tendues et une frontière de Gibraltar avec l’Espagne fermée sur ordre de Franco depuis 1969, sachant que deux ans auparavant, en 1967, les habitants de Gibraltar avaient voté par référendum contre l’intégration à l’Espagne.

Lorsque Franco décède en novembre 1975 et que l’Espagne commence sa transition démocratique avec l’adhésion à l’Europe en ligne de mire à partir de 1977, Londres fera savoir qu’ «il est impensable pour l’Espagne de rejoindre l’Union européenne et l’OTAN tant que la frontière est fermée, car vous ne pouvez pas avoir une partie de l’UE et de l’OTAN fermée et isolée, et l’opinion publique britannique ne l’aurait jamais toléré».

 On peut raisonnablement supposer que dans ses rapports avec Madrid, Londres n’avait aucun intérêt économique à s’opposer à l’entrée de l’Espagne dans l’UE  tant que les Espagnols ouvraient la frontière et laissaient services financiers et contrebande s’épanouir à Gibraltar. Londres ne venait-elle pas d’approuver l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN quelques mois auparavant ?

On apprend aujourd’hui, qu’en 1984-85, Londres, à plusieurs reprises, a menacé d’opposer son véto à l’adhésion de Madrid à l’UE si la situation à la frontière de Gibraltar ne s’améliorait pas. «Nous avions un droit de véto, indique l’ambassadeur Parsons dans un entretien à la Gibraltar Chronicle, mais nous devions en faire usage de manière prudente, car nous avions besoin de la bonne volonté de l’Espagne». La demande d’adhésion de Madrid à l’UE sera formellement approuvée par Bruxelles, et donc par Londres, en juin 1985. Ce qui signifie qu’à ce moment-là, Madrid avait fait les concessions souhaitées par Londres au sujet de Gibraltar.

C’est ainsi qu’au cours des années 1980 et jusqu’à l’adhésion de Madrid à l’UE  le 1er janvier 1986, Madrid multipliera les paroles conciliantes et les gestes d’apaisement à l’endroit de Londres. Avant les déclarations de juillet et de septembre 1983, il y eut la réouverture partielle des frontières entre Gibraltar et l’Espagne en 1982 mais aussi des déclarations de Juan Carlos expliquant qu’  “il n’est pas dans l’intérêt de l’Espagne de récupérer Gibraltar à court terme“.

L’ouverture des archives nationales britanniques cette semaine permet d’apprendre que l’ambassadeur britannique à Madrid  Richard Parsons a notamment communiqué à Londres que le roi d’Espagne l’avait contacté au début de l’été 1983 pour «déplorer la situation à Gibraltar et le manque de contact entre ministres espagnols et britanniques».

Dans son télégramme envoyé au Foreign Office, l’ambassadeur note que «le Roi a insisté, comme il l’a déjà fait avec moi auparavant, qu’il devenait nécessaire de bouger sur le dossier de Gibraltar pour rassurer l’opinion publique sur ce sujet».

Dans ce même télégramme, l’ambassadeur révèle le  jeu du monarque espagnol vis-à-vis de son opinion publique en rapportant les propos de Juan Carlos : «Il doit être clairement entendu en privé par les deux gouvernements que l’Espagne ne recherche pas véritablement une solution à court terme au problème de souveraineté» a  indiqué le Roi au diplomate, avant d’ajouter : «Si l’Espagne récupère Gibraltar, le Roi Hassan II du Maroc réactiverait immédiatement ses revendications sur Sebta et Mélillia».

Et enfin : «Les deux ministres devraient aboutir à un accord privé entre eux, et faire la différence entre leur véritable objectif et les moyens utilisés pour satisfaire les opinions publiques des deux côtés».

A l’époque, la décision de Franco de fermer la frontière avec Gibraltar pour des raisons de politique intérieure avait sévèrement affecté les intérêts et le gagne-pain de plus de 6.000 familles espagnoles andalouses, une décision aux importantes répercussions sociales avec perte immédiate de revenus et perte des droits des retraites des travailleurs espagnols à Gibraltar. Ce fut l’époque où le gouvernement de Gibraltar commença à faire appel à la main-d’œuvre marocaine.

Toujours dans l’entretien accordé par l’ambassadeur Richard Parsons au quotidien Gibraltar Chronicle en 2005, celui-ci révèle également que «les Espagnols aiment dire que Sebta n’était pas comme Gibraltar, que c’était une partie intégrante de l’Espagne». Mais ajoute l’ambassadeur, «bien sûr que cela est un non-sens, c’est une situation très comparable».

C’est ainsi que le premier objectif de Madrid avec l’arrivée de Felipe Gonzalez au pouvoir en 1982 fut de préparer la réouverture de la frontière avec le Rocher de Gibraltar. Cela sera fait, partiellement, dès 1982, avant une réouverture complète en 1986 à la veille de l’adhésion espagnole à l’UE.

Parce que le principal souci de l’Espagne à l’époque était d’adhérer sans encombre à l’UE et à l’OTAN, Madrid souhaitait améliorer ses relations avec Londres tout en ne se créant pas de conflit supplémentaire avec le Maroc. En fait à l’époque et comme le rappellera Hassan II dans une conférence de presse tenue au lendemain des Accords de Madrid de 1975, « aucune grande puissance ne permettra qu’un seul pays ait le contrôle sur les deux rives du détroit de Gibraltar ». De fait, Madrid ne va pas s’encombrer de revendications nationalistes stériles sur Gibraltar avant d’adhérer à l’UE, sachant que l’activation de cette revendication allait créer une attitude similaire de la part du Maroc.

 

Le Maroc grand perdant de l'entente hispano britannique

De cette manière, on peut considérer que Madrid et Londres faisaient affaire sur le dos du Maroc: Madrid tolérait l’occupation anglaise de Gibraltar, et Londres laissait Madrid se diriger sans trop de difficultés vers l’UE et à l’OTAN tout en continuant d’occuper Sebta et Mélillia. Ainsi, l’UE et l’OTAN étaient présentes des deux côtés du détroit, le Maroc attendant, pour récupérer les deux enclaves, que Madrid récupère Gibraltar.

Cette réalité poussera le Roi Hassan II à suggérer en janvier 1987, au lendemain de l’adhésion espagnole à l’UE et à l’OTAN,  la création d’une cellule de réflexion sur l’avenir de Sebta et Mélillia. La proposition, novatrice, n’aura pas de suite au vu du rapport de forces régional.

De leur côté,  Espagnols et Anglais avanceront à partir de 2004 dans ce sens en créant un comité réunissant les autorités de Madrid et de Londres, mais également des représentants du gouvernement de Gibraltar et du gouvernement autonome andalou. L’idée, comme pour la cellule de réflexion proposée par Hassan II, était de régler les différends politiques et économiques en agissant dans un esprit de partenariat et une perspective d’intégration économique régionale.

Cela n’empêchera pas Madrid et Londres s’en venir pratiquement au conflit ouvert au large des eaux de Gibraltar pas plus tard qu’en novembre 2013. Durant cette crise, et pour souligner les contradictions de la diplomatie espagnole,  le gouvernement britannique a comparé les situations entre Gibraltar et Sebta devant les députés de la chambre des communes ; Le mois dernier,  en décembre 2013,  Madrid rangeait Gibraltar parmi « les risques et les menaces à sa stratégie de sécurité maritime».

Selon Carl von Clausewitz, «la guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens», et pour l’instant, la politique domine.


 

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