La dévaluation, un levier essentiel de la compétitivité des exportations

La transition d’une économie soutenue par la demande intérieure vers une économie tirée par la demande extérieure ne peut se faire sans améliorer la compétitivité des entreprises marocaines. Dernier volet de nos entretiens avec Jean-Pierre Chauffour*.  

La dévaluation, un levier essentiel de la compétitivité des exportations

Le 24 août 2013 à 17h20

Modifié 24 août 2013 à 17h20

La transition d’une économie soutenue par la demande intérieure vers une économie tirée par la demande extérieure ne peut se faire sans améliorer la compétitivité des entreprises marocaines. Dernier volet de nos entretiens avec Jean-Pierre Chauffour*.  

Quels sont les déterminants de la compétitivité d’un pays ?

La compétitivité peut se définir comme la capacité d’un pays à exporter des produits de qualité au meilleur prix possible. Il y a donc une dimension qualité et une dimension prix de la compétitivité, chacune de ces dimensions ouvrant la voie à des réformes potentielles.

S’agissant de la qualité, elle peut être améliorée par l’innovation, le transfert technologique, l’adaptation des processus de production aux technologies existantes et aux méthodes modernes de management. Elle dépend donc de la capacité du pays à absorber et adapter ces nouvelles technologies au contexte local.

A l’échelle internationale, un des éléments les plus importants qui détermine cette capacité d’absorption, c’est la qualité relative du capital humain. La compétitivité est donc étroitement liée au système d’éducation du pays.

Sur le long terme, c’est la qualité du système d’éducation qui va permettre au pays de combler son écart de développement.  En fonction de la qualité de la formation reçue par les jeunes marocains et marocaines, elle-même largement déterminée par l’adéquation du curriculum aux besoins des sociétés modernes et innovantes et par le professionnalisme et engagement du corps enseignant, le Maroc sera plus ou moins capable de s’adapter et de tirer le meilleur profit de son insertion dans l’économie internationale.

Mais il s’agit là d’un enjeu à long terme car les réformes qui sont prises aujourd’hui dans le système éducatif ne porteront leurs fruits que dans une quinzaine ou vingtaine d’années.

A capital humain donné, c’est-à-dire à plus court terme, l’autre grand déterminant de la dimension qualité de la compétitivité, c’est le climat des affaires.

Dans quelle mesure le climat des affaires facilite l’entreprenariat, l’investissement direct étranger, ou la prise de risque pour créer de nouveaux produits et conquérir des marchés étrangers?  

 

Comment le Maroc peut-il continuer à améliorer le climat des affaires ?

D’importants progrès ont été réalisés au cours des dernières années, mais plusieurs pistes se dégagent pour continuer à faire des avancées : 

– La modernisation du cadre légal et règlementaire des affaires : code du commerce, droit du travail, droit des sociétés ;

-Le renforcement du rôle du secteur financier dans le développement du tissu économique, notamment la loi bancaire: les banques peuvent-elles renforcer leur soutien aux entreprises, et notamment aux PME? Comment encourager le développement d’un capitalisme moins rentier et plus entrepreneurial au Maroc ? Le secteur financier a un rôle clé à jouer, que ce soit par le développement de la bourse et donc de l’actionnariat, ou par le développement d’instruments financiers favorisant l’épargne longue, tels les fonds de capitalisation dont on a parlé dans le dossier des retraites qui pourraient être investis dans le développement du système productif du pays.

– Enfin, le climat des affaires pourrait être renforcé par une plus grande cohérence des différentes stratégies sectorielles: beaucoup de plans sectoriels ont été mis en place au Maroc (Maroc Vert, Emergence, Export plus, etc.) et il est difficile de mobiliser toutes les ressources nécessaires pour tous ces plans, il faut donc prioriser les actions et trouver des synergies. Il y aussi de la marge pour que les accords de libre-échange qui ont été signés par le Maroc avec ses principaux partenaires commerciaux puissent avoir des effets plus bénéfiques.

Comme je le disais, les réformes mises en place ont porté leurs fruits : le Maroc était 128ème au classement Doing Business établi par la Banque mondiale en 2004, et il est remonté à la 97ème place sur 183 pays en 2012. Mais il y a plus récemment une tendance à la stagnation.

 

Quelles sont les raisons de cette stagnation constatée dans l’amélioration du climat des affaires ?

Tout d’abord, la libéralisation n’a pas été systématique ou ne s’est pas accompagnée d’un accroissement concomitant de la concurrence. Il y a un vrai besoin de renforcer la concurrence dans l’ensemble des secteurs de l’économie. Les avis et les rapports du Conseil de la concurrence ont clarifié utilement les problématiques liées aux ententes dans la téléphonie, les grandes surfaces, le secteur pharmaceutique. Mais il reste encore des efforts de déréglementation à faire, notamment au niveau des professions règlementées (architectes, médecins, avocats, etc.).

Cette question de la concurrence est déterminante pour le rattrapage économique car c’est via la concurrence que les acteurs économiques sont amenés à revoir leur façon de fonctionner, et notamment pour les entreprises revoir leur façon de produire.

C’est le niveau de concurrence qui détermine si un investisseur a une incitation à promouvoir la meilleure qualité et à être innovant ou au contraire s’il bénéficie d’une rente qui ne l’incite pas à modifier ses structures de production. Nous sommes là au cœur de la question du rattrapage économique et de la qualité des articles produits par le Maroc.

Ensuite, il existe des décalages importants entre les lois adoptées et leur application concrète sur le terrain. Les lois manquent de décrets d’application clairs et les autorités ont tendance à y remédier en adoptant des circulaires et des instructions souvent opaques pour les citoyens et les entreprises. Il y a un empilement de règles qui favorise le pouvoir discrétionnaire de l’administration.

 

Quelles sont les réformes à mettre en œuvre pour améliorer l’efficacité des plans sectoriels ?

Il faut améliorer le cadre des affaires, comme je l’ai expliqué précédemment, mais aussi améliorer le cadre institutionnel et la gouvernance dans le sens d’une plus grande transparence et prévisibilité sur les règles du jeu.

La nouvelle loi sur la concurrence va dans ce sens et la Banque mondiale a beaucoup appuyé cette évolution à travers son récent prêt de 160 millions de dollars pour l’aide à la compétitivité. Il faut également renforcer les prérogatives de la CNEA (Commission Nationale de l’Environnement des Affaires) qui a eu un rôle positif mais manque de moyens institutionnels pour passer à la vitesse supérieure.

Il faut également améliorer le règlement des litiges et notamment la performance et la prévisibilité de la justice commerciale, faire en sorte que les lois soient transparentes, claires et appliquées de manière impartiale. 

Une économie fondée sur une concurrence libre et non-faussée ce n’est pas une jungle économique où prévaut la loi du plus fort. Au contraire, c’est une forme hautement organisée et sophistiquée des sociétés où la confiance et la coopération entre les acteurs se dépersonnalisent et les échanges peuvent ainsi être démultipliés. Dans une société ouverte, il y a moins de place pour le coercitif et l’arbitraire, plus de place pour l’innovation, la confiance en soi et in-fine l’optimisme.

 

Vous nous avez parlé d’une dimension prix de la compétitivité. En quoi cette dimension consiste-t-elle ?

Comme nous l’avons vu, les réformes relevant de la dimension qualité de la compétitivité sont des réformes incontournables à mener mais ce sont essentiellement des réformes de moyen-long terme.

Donc, à structure donnée, le seul levier efficace sur lequel les décideurs politiques peuvent jouer à court terme pour gagner en compétitivité, c’est le prix auquel les produits nationaux sont vendus. Là on touche à la question clé du taux de change.

De nombreux pays, notamment en Asie, ont utilisé l’instrument du taux de change comme outil de développement économique afin de promouvoir les exportations et l’innovation, car comme la recherche de la Banque mondiale entre autres l’a montré, les entreprises exportatrices tendent à innover davantage que les entreprises uniquement tournées vers le marché domestique. 

Des pays comme Taïwan, Singapour, Hong-Kong, la Corée du Sud et plus récemment l’Indonésie, la Malaisie ou la Chine bien sûr ont utilisé la promotion des exportations comme vecteur de développement économique. Ils ne se sont pas passés de l’instrument taux de change dans leur stratégie de croissance et d’emplois. Je pense que ces exemples devraient constituer une source de réflexion pour le Maroc.

 

Mais l’importance des importations incompressibles du Maroc ne va-t-elle pas à l’encontre d’une dévaluation du taux de change ?

La question du taux de change, bien que fondée sur des arguments purement économiques, relève in-fine de l’économie politique.

Prenons l’exemple du Japon : il n’a aucune ressource naturelle, on connaît pourtant le succès de la politique de pénétration des marchés de l’économie japonaise. Des choix politiques ont été faits.

 Idem pour les autres dragons asiatiques. Alors que nombre de pays riches en ressources naturelles, notamment énergétiques, sont malheureusement restés pauvres. D’autres choix politiques ont été faits !

Le taux de changen’est pas autre chose que le rapport entre le prix des biens échangeables et le prix des biens non-échangeables dans un pays.

Plus le prix relatif des biens non échangeables (l’immobilier, les services de proximité, mais aussi le salaire des fonctionnaires) est élevé dans un économie, plus le taux de change est apprécié. Une modification du taux de change modifie donc à la baisse ou à la hausse les prix des biens non-échangeables (sachant que les prix des biens échangeables sont les prix internationaux sur lequel le Maroc n’a pas de prise). Lorsque le prix relatif des biens non-échangeables diminue, c’est-à-dire en cas de dévaluation, le groupe de la population qui bénéficie le plus de ces prix a tendance à y perdre, au moins à court terme, alors qu’a contrario, ceux qui sont exposés à l’économie internationale et vivent des exportations ont tendance à y gagner.

 D’où la dimension d’économie politique de toute décision relative au taux de change. Et l’équation d’économie politique peut parfois empêcher la réalisation de solutions économiques supérieures, commele renforcement de la compétitivité, l’accélération de la croissance et la création d’emplois.

Une façon pour l’Etat de résoudre ce dilemme d’économie politique est simplement de laisser au marché un plus grand rôle dans la détermination de ce prix si structurant pour l’économie qu’est le taux de change.  Une libéralisation progressive du taux de change permettrait de converger vers le « juste » prix, celui qui sert l’intérêt du pays dans son ensemble et pas uniquement l’intérêt de groupes particuliers.

Pour conclure, en agissant parallèlement sur la dimension qualité et sur la dimension prix des produits qu’il exporte, le Maroc pourrait renforcer significativement sa compétitivité, accélérer durablement la croissance, et créer les emplois nécessaires à une réduction elle aussi durable du chômage, notamment du chômage des jeunes. 

(*) Economiste principal pour le Maroc et coordonnateur des échanges régionaux pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord de la Banque mondiale


 

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